Derrière le mot islam se cache des réalités multiples :
-réalités économiques avec les prix du pétrole et l’achat de technologies américaines et européennes par les pays du Golfe ;
-réalités politiques : la question d’Israël, la crise du nucléaire en Iran ;
-réalités démographiques : l’ Asie qui représente 70 % des musulmans du monde ; réalités religieuses : conflits entre sunnites et chiites, relations interreligieuses dans le monde souvent tendues ;
-réalités culturelles : très différentes : islam maghrébin, indonésien, subsaharien, afghan ….
Sans oublier que l’islam est constamment en prise avec un monde qui ne cesse d’ évoluer.
Il est bien difficile de dire ce qu’est l’islam aujourd’hui dans le monde :
l’islam est multiple.
1 – Le caractère structurel de la diversité de l’islam
Historiquement, la diversité a existé dès le début, dans l’islam comme dans la religion chrétienne.
A la succession de Muhammad des conflits sanglants internes ont surgi.
La rupture entre chiites et sunnites en est la preuve. C’est un véritable désaccord sur le charisme du Prophète et le rôle de ses héritiers.
La spiritualité chiite a engendré différentes scissions :
– les Druzes sont environ 500.000 dans le monde, essentiellement au Liban, en Syrie et en Israël ;
– les Alaouites de Syrie.
Les deux ont leur propre livre sacré, plus important dans la pratique que le Coran lui-même.
La communauté sunnite a aussi ses différentes formes de vie.
Théologiquement, 3 grandes questions divisent aussi la communauté musulmane :
un homme qui commet une grave faute, peut-il toujours être considéré comme faisant partie de la communauté musulmane ?
si Dieu est tout-puissant, l’homme peut-il être considéré comme responsable de ses actes ?
le Coran, est-il Parole de Dieu incréée ou est-il une création humaine à travers laquelle Dieu parle ?
Les différentes écoles théologiques et juridiques s’affrontent sur ces différents points et, comme en islam il n’y a pas de hiérarchie ou de magistère, il est difficile de tirer une ligne à suivre.
La culture propre à chaque région, l’histoire politique et religieuse de chaque pays ajoutent aussi à la diversité de l’islam.
Un exemple typique sont les confréries :
Ex : au Sénégal, les Mourides constituent un véritable poids politique : rien ne peut se faire sans l’ accord de leurs responsables.
A part les 5 piliers, est-ce que l’islam en Arabie Saoudite, où est pratiqué le hanbalisme le plus rigide, a quelque chose à voir avec l’islam maraboutique de l’Afrique de l’Ouest ?
2 – Les éléments de cette diversité de l’islam dans le monde actuel.
Une prise de conscience massive d’un retard de la pensée musulmane sur le monde occidental commence au début du XIXième siècle. Les intellectuels sunnites voient et acceptent la nécessité d’une réforme en profondeur de la société musulmane. Mais comment ?
TROIS grandes ORIENTATIONS marquent le XXième siècle et le début du XXIième :
– l’orientation laïque nationaliste et socialiste ;
– la réaction fondamentaliste ;
– les pensées modernistes.
A – L’orientation laïque, nationaliste et socialiste :
Elle a été dominante durant la période de la décolonisation (la Turquie laïque, le parti Baas au proche Orient, Nasser en Egypte).
B – Le fondamentalisme :
Les échecs économiques des gouvernements, la création de l’Etat d’Israël, la montée en puissance du wahhabisme saoudien grâce aux pétro-dollars engendrent une réaction de rejet de tout ce qui est occidental et un enfermement dans un fondamentalisme strict.
L’idée des Frères musulmans est simple : il faut revenir à l’idéal coranique.
C – Les pensées modernistes :
Pour beaucoup d’intellectuels l’islam doit affronter le décalage entre l’éducation traditionnelle et le monde moderne.
3 – Les quatre chantiers développés par les penseurs modernistes.
Pour les penseurs modernistes il faut …
A / Une nouvelle manière de repenser l’histoire.
L’âge d’or de l’islam n’a jamais existé.
Dès le départ il y a une interpénétration complexe de la religion et des cultures dans lesquelles l’islam s’est enraciné. L’islam s’adapte aux cultures locales (et non le contraire) et subit beaucoup d’autres influences.
A partir du XIième siècle l’islam s’est sclérosé.
L’interprétation bannissant l’opinion personnelle, la religion ne pouvait que se scléroser.
Aujourd’hui c’est le discours fondamentaliste qui se fait le mieux entendre, mais il n’est pas du tout représentatif de l’ensemble des musulmans du monde.
Il faut donc affronter avec courage les défis pour y répondre avec réalisme.
B / Une nouvelle approche de la LOI.
La charia, appliquée dans certains pays, ne peut pas permettre à la société musulmane de répondre aux questions posées par le monde contemporain.
– L’application de la charia est un moyen politique d’affermir l’autorité des dirigeants, de satisfaire la conscience de quelques-uns…
– La charia ne correspond ni au charisme de l’islam, ni aux attentes du monde moderne.
Le Coran n’est pas un code juridique et ne peut donc apporter de réponses aux questions du monde contemporain.
Quant aux hadîths (paroles du Prophète) sur lesquels repose en grande partie la loi, il faudrait en faire une sélection plus rigoureuse. La plupart ont été inventés après la mort du Prophète.
Il faut donc repenser le rapport aux sources de l’islam en s’attachant aux finalités de la loi :
la protection de la religion, des personnes, de la raison …
Dieu a créé l’homme libre et responsable de la création.
La loi doit donc être au service de cette responsabilité.
C / Repenser la société et la place de l’islam dans cette société.
Constat :
L’échec de l’islam politique aujourd’hui : la charia, le fanatisme, l’ignorance.
Le terrorisme , fruit de cet islam politique, porte un contre témoignage absolu.
Il est nécessaire :
– de s’orienter vers une nouvelle compréhension de l’islam dans la société : une société sécularisée et pluraliste, avec un code de la famille respectueux de l’égalité de chacun, où le Coran ne s’applique pas littéralement (ex : la loi sur l’apostasie).
– de laisser une plus grande place à la raison critique,
– d’accepter de remettre en cause l’absolutisme,
– d’admettre la liberté de conscience de chacun.
D / Une nouvelle interprétation du Coran.
Traditionnellement l’exégèse musulmane repose sur le Coran et les hadîths du Prophète rapportés par les proches compagnons de Mahomet. La plupart des commentaires contemporains ne prennent aucun risque sur une interprétation actuelle de la Parole de Dieu par peur de s’aventurer sur des chemins douteux.
Il faut repenser le statut du texte et de l’inspiration coranique.
La révélation ne peut plus être considérée comme une dictée littérale provenant de Dieu.
La révélation doit se comprendre comme un message donné par la médiation de Muhammad, lequel a saisi des significations supérieures et les a exprimées dans sa langue et celle de ses contemporains.
Muhammad n’est pas qu’un « transmetteur matériel ». Des années d’écoute et de méditation de cette Parole de Dieu ont touché le cœur de Muhammad et il a lui-même témoigné, avec ses propres mots, du message qu’il avait reçu.
Ainsi le CORAN peut être à la fois Parole de Dieu et parole du Prophète Muhammad.
Le langage coranique utilise, comme les autres langages religieux, des symboles, des figures, des allusions, etc…
Le Coran utilise des genres littéraires divers.
Le CORAN est donc un livre littéraire et spirituel
qui n’a pas de prétention scientifique ou historique.
Conclusion :
Les réflexions des penseurs musulmans modernistes sont plus complexes à saisir et à résumer que celles des penseurs fondamentalistes, parce qu’elles essaient de prendre en compte la complexité du monde.
Parmi les penseurs musulmans modernistes les plus connus, nous citerons :
Ali MERAD,
Mohammed CHARFI,
Abdelmajid CHARFI,
L’islam entre le message et l’histoire. Albin M.Paris 2004.
Mohammed TALBI,
Plaidoyer pour un Islam moderne. Ceres,Tunis, 1998.
Abdou FILALI-ANSARI,
Malek CHEBEL
Manifeste pour un islam des lumières (27 propositions pour réformer l’islam). Hachette,Paris, 2004.
Le sujet en islam. Seuil, Paris, 2002.
Nasr Hamid ABOU ZEYD,
Mahmoud TAHA,
Mohammed ARKOUN,
Mustapha CHERIF,
Hmida ENNAIFER, penseur tunisien, ancien professeur de théologie à l’Université de la Zitouna.
Sayyid AL-ASHMAWI,
Hasan HANAFI,
Muhammad SHARUR,
Farid ESACK,
Abdelkarim SOROUCH.
Tous ont rédigé, ces dernières années, des articles et des livres pour promouvoir un islam différent.
Trois publications récentes rendent compte de ces réflexions :
Abdou FILALI-ANSARI, Réformer l’islam. La Découverte, Paris, 2003.
Rachid BENZINE, Les nouveaux penseurs de l’islam. Albin Michel. Paris, 2004.
Alain ROUSSILLON, La pensée islamique contemporaine. Teraèdre, Paris, 2005.
{d’après HENRI de La HOUGUE, islamologue,
enseignant à l’Institut catholique de Paris}
(synthèse réalisée par G.Verbist du GROUPE RENCONTRE)