Jerusalem au cœur du monde: Les prophéties de Jésus sur Jérusalem

L’évangile de Luc est communément daté des années 80; un consensus s’est établi à ce sujet sur l’argument qu’un certain nombre de ses versets relatent la chute du Temple en 70. Spectateur d’une catastrophe dont il faisait  le récit  a-posteriori, Luc l’ aurait intégrée à l’évangile en la tournant en des prophétie prêtées à Jésus.

Cette lecture se heurte à de multiple difficultés; les paroles de Jésus sur Jérusalem puis contre elle, apparaissent dès le chapitre 11 et constituent une thématique progressive mettant en jeu la personne du Christ jusque dans ses sentiments; elles sont si intégrées au texte qu’il est difficile de voir où pourrait se trouver la couture entre le récit de la vie de Jésus et les évènements de 70. Dissocier ces paroles du texte impliquerait de faire disparaître également les épisodes dans lesquels elles s’imbriquent.

Paroles énigmatiques  

Le chiffre Quarante : le signe de Jonas

Cette génération est une génération mauvaise en quête de signe et il ne lui sera pas donné de signe sinon celui de Jonas; de même que Jonas s’avéra être un signe pour les gens de Ninive, ainsi sera le Fils de l’homme pour cette génération.  Luc 11, 29-30

Jonas fut un signe pour les Ninivites, parce que prophète,  il annonçait:
« encore quarante jours et Ninive sera détruite ».

Le chiffre 40 permet de faire un parallèle entre Ninive et Jérusalem car 40 ans ont séparé le ministère de Jésus en l’an 30, de la prise de la ville par Titus en 70.

La Maison dÉserte

Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule ses petits sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu!   35 Voici, votre maison vous est laissée déserte; et je vous dis, que vous ne me verrez plus jusqu’à ce que revienne le moment où vous dites: Béni soit celui qui vient au nom du *Seigneur!     Lc 13, 34-40

Alors que le verbe “rassembler” suggère un rapprochement avec le Psaume 147:2 « construisant Jérusalem, le Seigneur rassemble les dispersés », la Maison déserte évoque la présence divine quittant le Temple, image de la vision d’Ezéchiel (Ez11,22).

Les pierres crieront

Alors qu’ils approchaient de la descente du mont des oliviers toute la foule des disciples commença à louer Dieu en se réjouissant de tout les événements qu’ils avaient vus, 38 – disant: « Béni soit celui qui vient dans le Nom du Seigneur ! Béni soit le roi ! Paix dans le ciel et gloire dans les hauteurs! » 39 – Or certains des pharisiens, depuis la foule lui dirent:  » Rabbi, reprends tes disciples! » 40 – Or en réponse il leur dit:  » je vous dis que si eux gardent le silence, les pierres crieront  »   Luc 19: 37 – 40

Le verbe crier (krazw ou ses composés) relève en Luc d’une manifestation des démons et des esprits impurs.

Les disciples de Jésus au procès cherchèrent-ils à se faire entendre? En tous cas à chacune des trois fois où Pilate consulta le peuple, on entendit crier des coeurs de pierre : « ôte-le » ou « crucifie-le »(Lc23: 18,22,23).

 II – Le drame de la destruction 

Aussi lorsqu’il approcha, voyant la ville, il pleura sur elle, 42 – disant  » si tu avais connu toi aussi en ce jour là les conditions en vue de la paix pour toi! or maintenant il a été caché à tes yeux 43 – que reviendront des jours où tes ennemis établiront contre toi des pieux, et t’encercleront et t’oppresseront de toutes parts 44 – et te réduiront à rien toi et tes enfants; et ils ne laisseront pas pierre sur pierre en ta totalité, en contrepartie du fait que tu n’as pas connu (tu ne t’es pas rendue compte) au moment opportun de ta visite.

Lc 19, 41 – 44

C’est le seul moment où Jésus est dit pleurer et cela témoigne de la force des sentiments qui l’habitaient.

La destruction est présentée comme une conséquence au fait que Jérusalem ne se rendit pas compte, ne prit pas connaissance du fait qu’elle était visitée. Elle n’avait pas écouté la voix prophétique qui, s’adressant à elle, l’invitait à la conversion.

Si le châtiment est une constante de la pédagogie divine telle que l’envisage la Bible, notamment l’ensemble des livres prophétiques, les paroles de Jésus, quant à elles sont à décrypter dans leur littéralité: elles ne disent pas que Dieu allait se venger de la ville mais que l’attitude de ses habitants allait provoquer sa ruine.

Certains disant au sujet du Temple qu’il était paré de belles pierres et d’ex-votos, 6 – Il dit : « Vous contemplez cela ! viendront des jours durant lesquels il ne sera pas laissé pierre sur pierre dans une muraille ici, qui ne soit détruite.7 – Or les disciples l’interrogèrent en disant :  » Rabbi, en quel temps cela sera et quel sera le signe de ta venue ? » 8 – Il reprit alors :  » regardez; ne vous fourvoyez pas! En effet beaucoup viendront sur mon nom disant « moi je suis », et  » le temps est venu ». N’allez pas derrière eux.

Lc 21 : 5 -8

La destruction totale est relatée par F. Josèphe:

« César ordonna sans plus tarder de détruire de fond en comble toute la cité et le Temple…Tout le reste de l’enceinte de la cité, les démolisseurs les mirent si complètement au niveau du sol que les gens qui se rendaient après sur les lieux ne pouvaient croire qu’ils eussent jamais été habités »BJ7/3.

Les disciples de Jésus lui avaient demandé: « en quels temps cela sera », Jésus répondit dans la prophétie qui vient ensuite: « lorsque vous verrez Jérusalem encerclée »; ceux de sa génération allaient donc connaître la chute de Jérusalem:

Lorsque vous verrez Jérusalem encerclée par des armées, vous connaîtrez que s’est approchée sa dévastation. 21 – Ceux en Judée, qu’ils s’enfuient dans les montagnes, et ceux au milieu d’elle, qu’ils n’émigrent pas, et ceux dans les territoires alentour qu’ils n’entrent pas en elle! 22 – Parce que ce seront des jours de justice, au point que s’accomplissent toutes les Ecritures. 23 – Oi! à celles enceintes, et à celles allaitant en ces jours là, car il y aura une grande nécessité sur la terre et une colère envers ce peuple. 24 – Aussi tomberont-ils dans la bouche du glaive, et seront-ils emmenés en captivité dans toutes les nations; et Jérusalem sera foulée par des nations, jusqu’à ce qu’ils soient remplis.  Lc 21  20 – 23

Jours de vengeance ou jours de justice? le terme grec recouvre ces deux mots en Hébreu. Les Ecritures mettaient en garde et c’est par rapport à elles qu’était à discerner la Justice.
Une grande nécessité sur la terre, soit un destin, pour l’heure, inévitable. Quant à la colère des nations contre Jérusalem elle allait se déchaîner jusqu’à ce que les jours soient pleins:

Alors se tournant, Jésus leur dit:  » Filles de Jéru-éru-salem, ne me pleurez pas, ni ne soyez dans le deuil, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants! 29 – Viendront des jours où l’on dira: « heureuses les stériles et les entrailles qui n’ont pas engendré et les seins qui n’ont pas nourri 30 – alors on commencera à dire aux montagnes: « tombez sur nous! » et aux collines: »couvrez-nous! ». 31 – Parce que si dans le bois humide (vivant) ils font cela, dans le sec (mort) qu’adviendra-t-il?      Lc 23: 28 – 31

C’est aux femmes de Jérusalem qui le suivaient sur le chemin de la croix qu’il put lancer un ultime avertissement. Ni les chefs ni les pharisiens n’avaient été en mesure de l’entendre.

III  – JÉRUSALEM « DÉSOLÉE »

Marc avait  eu connaissance de prophéties faites par Jésus  sur Jérusalem puisqu’il en avait retenu ce verset commun également  aux deux autres Synoptiques: «Amen, je vous dis qu’il ne sera pas laissé ici  pierre sur  pierre qui ne soit détruite» Mc 13:2a Il avait porté son attention sur  ce qui concernait le temple, évoquant une profanation “l’abomination de la désolation” , rappelant ce qui s’était produit sous Antiochus Epiphane et ajouant « que ceux de la Judée fuient vers les montagnes.”(Mc 13:14). Il avait pu lire un début de réalisation dans la menace, que de son temps,  Caligula  avait fait peser sur le temple en voulant y faire adorer sa statue. S’il avait connu la destruction du temple, il n’en aurait pas parlé en ces termes.

L’évangéliste avait en outre intégré  à propos du temple une parole commune aux manuscrits D et W mais effacée dans les autres:

« Et après trois jours un autre sera relevé sans les mains» Mc 13:2b

Cette phrase servait de fondement à la citation des témoins qui déformèrent les propos de Jésus lors de son procès.

IV- JÉRUSALEM  INCENDIÉE

Luc n’a pas mentionné dans les moyens de destruction mis en oeuvre l’incendie qui, en 70, selon Flavius Josèphe ravagea la ville :

« Les romains incendièrent les quartiers périphériques de la ville et détruisirent les remparts jusqu’aux fondements en ne laissant debout que les plus élevées des tours…Ils se réjouissaient de voir la ville se consumer….BJ 6/434-5 .

Ce « détail » de l’incendie est par contre dans l’apocalypse de Jean sur la chute de « Babylone la grande prostituée », image de la Jérusalem dévoyée (?):

« Elle dit en son coeur: je trône en reine et ne suis point veuve; jamais je ne verrai le deuil. A cause de cela, viendront sur elle, en un seul jour, les fléaux qui lui sont destinés: mort deuil famine et elle sera consumée par le feu. Alors ils pleureront et se lamenteront sur elle, les rois de la terre, qui ont partagé sa prostitution et son luxe, quand ils verront la fumée de son embrasement… Ap18,7sq.

Jean vivant à cette époque avait su la destruction de la ville et son embrasement mais il ne s’en était fait l’écho que de manière allusive (comme Matthieu). Et tout de suite il parlait de la Jérusalem d’en haut, la cité sainte descendant d’auprès de Dieu. N’était-ce pas pour consoler et ouvrir une nouvelle perspective?

Matthieu et Jean ont écrit après 70 ; ces deux auteurs n’ont su parler de la ruine de Jérusalem qu’en termes symboliques là où Luc s’était montré insistant dans ses menaces. Quest-ce qui les différenciait ?
En répercutant les prophéties de Jésus, Luc ne faisait qu’avertir et il se servait pour cela de mots. En voyant les menaces se réaliser, il fallait trouver les mots pour le dire et le silence a pu paraître préférable à Matthieu et à Jean .