Des « marches de la honte » sont organisées tous les samedis en Israël pour réclamer le départ du Premier ministre, cerné par les accusations de corruption.
C’est presque devenu une habitude. Depuis des semaines, le samedi soir, à la fin du shabbat, des milliers de manifestants se retrouvent à Tel-Aviv, entre le boulevard Rothschild et la place Habimah, pour clamer leur ras-le-bol de la corruption qui, selon eux, gangrène le gouvernement israélien et son Premier ministre Benjamin Netanyahu. Des rassemblements et des défilés baptisés « marche de la honte », où se mêlent jeunes et plus âgés, qui battent le pavé en famille ou entre amis. Les pancartes et banderoles ne font pas dans le détail : « Dehors, les corrompus » ; « La corruption, ça suffit ! » ; « Benjamin Netanyahu, dehors ! ».
Parfois, le dernier scandale mettant en cause un proche de Netanyahu fait irruption. Comme samedi 13 janvier, quand l’enregistrement audio de Yair Netanyahu et de deux de ses copains, de retour d’une virée un vendredi soir dans les boîtes de striptease de Tel-Aviv, était dans toutes les têtes. Et notamment sa petite phrase lancée au fils de Kobi Maimon, un magnat du gaz : « Mon père a arrangé un deal de 20 milliards de dollars à ton père, alors, mon pote, tu peux bien m’avancer 400 shekels (100 euros) ! » À l’initiative de l’un des organisateurs, l’avocat-publiciste Eldad Yaniv, la foule des manifestants – ils étaient 12 000 – s’est rendue devant l’appartement de la famille Maimon, situé boulevard Rothschild. Des contre-manifestants de droite les attendaient. Insultes et noms d’oiseau ont été échangés, mais la police est intervenue avant que les choses ne dégénèrent. Parmi les marcheurs, certains portaient un masque représentant le fils de Netanyahu.
« Droit à la liberté d’expression »
Ce mouvement anticorruption a commencé il y a plus d’un an. Il se réunissait alors à Petah Tikva, une ville de plus de 235 000 habitants, à une dizaine de kilomètres à l’est de Tel-Aviv. À la fin du shabbat, ils étaient des centaines, puis quelques milliers, à manifester devant le domicile du conseiller juridique du gouvernement, qui est aussi le procureur général de l’État, Avichai Mandelblit, qu’ils accusaient de freiner les enquêtes impliquant Netanyahu. Les deux organisateurs du mouvement, Eldad Yaniv et Meni Naftali, un ancien responsable de gestion à la résidence du Premier ministre à Jérusalem, n’ont pas eu la vie facile. Des riverains ont protesté contre « l’enfer qu’ils vivaient chaque samedi soir ». Un conseiller municipal a même fait appel près la Haute Cour de justice pour qu’elle décrète l’illégalité de la manif et l’interdise. Au mois d’août dernier, Yaniv et Naftali ont été un court instant arrêtés par la police. Quelques semaines plus tard, en octobre, le jugement de la Haute Cour tombait. Sa présidente, la juge Esther Hayot, concluait : « La critique de l’État et des personnalités publiques est au cœur de la démocratie. Personne n’est à l’abri de la critique, y compris les juges et le procureur de l’État. Ces manifestations concernent donc le droit à la liberté d’expression, essentiel dans un État démocratique. »
Fin novembre, la « marche de la honte » se déplaçait à Tel-Aviv, rassemblant des dizaines de milliers de participants. Depuis la fin de l’année, ils sont moins nombreux, de quelques milliers à un peu plus de 10 000. Mais Eldad Yaniv nous a confié : « C’est beaucoup. Rendez-vous compte : des milliers de gens qui, tous les samedis soir, sortent, alors que c’est l’hiver. Certes, un hiver israélien, mais tout de même. » Confiant, il ajoute : « Croyez-moi, lorsque la police aura publié ses conclusions sur les enquêtes concernant Netanyahu, ils seront des centaines de milliers dans les rues. Y compris pas mal de gens de droite. »
« Il n’y aura rien, car il n’y a rien »
Le mouvement réclame clairement le départ de Netanyahu. « Il doit se plier au même standard qu’il avait fixé, comme chef de l’opposition, à l’encontre du Premier ministre de l’époque, Ehud Olmert, qui n’était pas encore mis en examen, seulement soupçonné de corruption. Netanyahu avait alors déclaré qu’un homme public, sous le coup de nombreuses enquêtes de police, devait démissionner. C’est son cas aujourd’hui, il doit donc quitter le pouvoir », explique-t-il. À chaque rassemblement, les orateurs égrènent les enquêtes ouvertes concernant le chef du gouvernement : le dossier 1000, qui concerne les cadeaux-cigares pour lui, champagne rose et bijoux pour sa femme – fournis par des milliardaires, notamment le producteur de cinéma Arnon Milchan et l’Australien James Paker ; le dossier 2000, qui examine une tentative d’entente secrète entre lui et le propriétaire du quotidien de droite Yediot Aharonot, Arnon Moses.
Enfin le dossier 3000. Il s’agit du contrat d’achat de trois sous-marins et de quatre corvettes au chantier naval allemand Thyssenkrupp pour deux milliards d’euros. La police a mis au jour l’existence de rétrocommissions illégales. David Shimron, le cousin et avocat personnel de Benjamin Netanyahu serait impliqué ainsi qu’un amiral et un ancien directeur adjoint du Conseil national de sécurité. Mais le Premier ministre ne serait pas directement impliqué, assure le conseiller juridique du gouvernement. Toujours est-il que, selon Ouzi Arad, qui fut son conseiller à la sécurité nationale, ce serait l’affaire de corruption la plus importante et la plus grave de toute l’histoire d’Israël. Ouzi Arad participe régulièrement aux manifestations de Tel-Aviv. Il y a pris la parole deux fois pour réclamer la démission du Premier ministre. Face à ce mouvement, Netanyahu martèle qu’« il n’y aura rien, car il n’y a rien », tout en critiquant les médias qu’il accuse de mener une véritable chasse aux sorcières contre lui et sa famille. La gauche est également sur le banc des accusés, obnubilée, selon lui, par l’idée de le renverser, sans passer par les urnes.
Des manifestations anticorruption ont également lieu à Haïfa, Afula, dans le nord du pays, et Jérusalem. Mais, pour l’heure, il ne s’agit que de quelques centaines de participants à chaque fois.