Né en 1934, Jonas Savimbi fait partie des premiers nationalistes angolais entrés en lutte contre le colonisateur portugais. Refusant d’admettre la prise du pouvoir, à l’indépendance en 1975, par le MPLA dirigé par Agostinho Neto, il prend le maquis à la tête de son mouvement l’Unita. La guerre civile durera quasiment jusqu’à sa mort, le 22 février 2002.
Jonas Savimbi, 65 ans, l’inoxydable rebelle angolais, le « coq noir », comme l’appellent ses partisans, ne gagnera probablement jamais la guerre contre ses frères ennemis de Luanda. Mais la paix ne pourra, non plus, jamais se faire sans lui. Si l’Angola, riche en pétrole, en diamant et autrefois dans les premiers pays exportateurs mondiaux de café, de thé et autres produits agricoles, ne connaît que misère, famine et violence depuis un quart de siècle, c’est aussi et surtout parce que la guerre qui l’ensanglante est une querelle d’hommes. Entre Jonas Savimbi, patron de l’Unita (Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola) et véritable monstre sacré de la scène politique africaine, et Dos Santos, président de l’Angola, la paix semble inconcevable.
Aux premiers temps de l’indépendance, en 1975, on pouvait croire – probablement à tort – qu’un problème idéologique séparait Savimbi de ses adversaires de Luanda. Le premier, allié à l’Afrique du Sud de l’apartheid, soutenu en sous-main par les Américains et le Zaïre de Mobutu, était considéré par Reagan comme un « combattant de la liberté ». Luanda était, lui, soutenu par Moscou et Cuba. Avec la fin de la guerre froide, Washington et Pretoria lâchent leur ami angolais. Le seigneur de la guerre ovibundo (il représente les populations paysannes du centre du pays, tandis que le MPLA est soutenu par les citadins et le Nord) n’abandonne pas le combat. En 1994, affaibli, il négocie les accords de Lusaka et feint d’accepter un partage du pouvoir qui en fait un vice-président. En contrepartie, ses troupes doivent être désarmées et abandonner les régions sous son contrôle. Faribole. Savimbi comme le pouvoir angolais savent que la paix ne durera pas. Chacun la met à profit pour se réarmer. Lorsque l’armée de Luanda, en décembre, lance l’« offensive finale » contre l’Unita, elle se heurte à forte partie. Au printemps, Savimbi tenait la savane dans une moitié ouest du pays. Jusqu’à ce que la raffinerie de Zambie qui le ravitaille en carburant cesse de le faire et que l’achat de Sukkoi 27 et d’avions brésiliens par Luanda change la donne. Bailundo et Andulo, les fiefs de l’Unita, sont bombardés en septembre. OEil pour oeil, le 3 octobre, les troupes de Savimbi prennent position autour de Luanda. Elles n’iront probablement pas plus loin, mais le ravitaillement commence à manquer dans la capitale.
L’éternel maquisard Jonas Savimbi a été tué durant des combats en Angola
Le gouvernemevendred22 février, que Jonas Savimbi, le chef du mouvement d’opposition armée Unita (Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola) depuis 1975, a été tué lors de combats avec les militaires gouvernementaux dans la province de Moxico, au centre-est du pays. Samedi, la télévision angolaise et la chaîne nationale portugaise (RTP) ont diffusé des images où le corps de Jonas Savimbi était facilement reconnaissable.
Selon le correspondant de la RTP, Jonas Savimbi a été touché par quinze balles, dont deux à la tête.
Jonas Savimbi est mort là où il a vécu pratiquement toute sa vie, dans le maquis, en combattant. Avant même l’accession à l’indépendance de l’Angola, il s’était retranché dans un sanctuaire territorial, à l’époque avec l’aide de la PIDE, la police politique portugaise, qui cherchait à contrer ainsi, en semant la division, les indépendantistes armés marxistes du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA). L’Angola indépendante, Savimbi a continué sa lutte, toujours dans le maquis, contre le nouveau pouvoir du MPLA militairement soutenu par Cuba et l’ex-Union soviétique. En inscrivant dans la matrice géopolitique de la guerre froide le conflit angolais, qui est essentiellement une guerre de décolonisation entre élites locales aspirant à accéder à un pouvoir sans partage, Savimbi a combattu, jusqu’à la chute du Mur de Berlin, les « marxistes » à Luanda pour le compte du « monde libre ». Il a été décoré, dans le Bureau ovale de la Maison Blanche, par Ronald Reagan.
Les Etats-Unis ont monté à son profit la plus importante opération d’aide militaire secrète sur le continent africain. Via le Zaïre de l’époque, précisément la base de Kamina dans le sud-ouest de l’actuel Congo, les Américains ont livré des milliers de tonnes de matériels militaires à l’Unita. Ils ont même « prépositionné » des agents de la CIA, chargés de veiller sur les missiles sol-air Stinger, alors une arme très moderne que Washington n’avait livrée à aucun autre allié. En échange, Savimbi, chef despotique d’une armée de guérilla organisée sur le modèle chinois, dans l’autarcie d’une guerre « populaire » au sein des Ovimdundus, l’ethnie majoritaire en Angola, a combattu la pétrodictature marxiste à Luanda mais aussi les dizaines de milliers de « barbudos », les combattants internationalistes cubains envoyés par la Havane.
En Angola, la logique de la guerre froide a épuisé son semblant de pertinence avant même la fin de l’empire soviétique. A partir de 1986, les Américains ont négocié en Afrique australe un accord global selon lequel l’Afrique du Sud de l’apartheid allait octroyer l’indépendance à la Namibie en échange du départ des 50 000 soldats cubains de l’Angola. Cet accord a été signé, en décembre 1988, au siège de l’ONU à New York. Il valait arrêté de mort pour Jonas Savimbi, à moins que le maquisard de la guerre froide ne se reconvertisse en homme politique poursuivant sa lutte pour le pouvoir – et contre l’élite « créole » qui l’avait accaparé à son profit à Luanda – par d’autres moyens. C’est là le grand échec de Savimbi : il n’a pas su transformer un rapport de force militaire en victoire politique. Trop sûr de lui et de sa lecture ethnonationaliste de l’histoire angolaise qui l’incitait à considérer les « métis » du MPLA comme une minorité sans corps électoral, il n’a jamais su se débarrasser de sa posture « belliciste ». Aux élections de septembre 1992 il a fait peur. Et il a été battu, au premier tour, par le président Eduardo Dos Santos, un ingénieur du pétrole formé en URSS, plus lisse et plus habile.
« GUERRE TOTALE «
Savimbi a repris les armes et commis la faute que le MPLA attendait seulement pour lui déclarer une « guerre totale ». Dans l’incompréhension des enjeux profonds du conflit angolais, de la rivalité entre Ovimdundus (autochtones) et l’élite créole dénoncée comme « étrangère », héritage du colonialisme portugais, la guerre en Angola a été réinterprétée ces dernières années comme un combat pour des pactoles, les diamants d’un côté, le pétrole de l’autre. C’était confondre les moyens et les fins d’une guerre, certes alimentée par l’exploitation des matières premières mais dont l’enjeu était le pouvoir, la rivalité séculaire entre les « authentiques » fils du pays dont parlait Savimbi, et les « assimilés » de la côte qu’il vouait à une vindicte qu’il croyait populaire.
Pour le régime du MPLA, toujours aussi peu démocratique malgré une façade libérale construite pour l’extérieur, la mort de Savimbi n’est pas nécessairement une bonne nouvelle. Car, du point de vue de l’oligarchie au pouvoir à Luanda, si Savimbi n’avait pas existé, on aurait dû l’inventer. C’est grâce à cet épouvantail, un despote dans la jungle peu regardant sur ses alliances au point d’avoir sabré le champagne avec Peter Botha, l’impénitent président du pays de l’apartheid, que les profiteurs de la rente pétrolière ont pu s’accaparer les richesses de l’Angola.
Savimbi mort, on peut déjà annoncer le décès, à terme, d’un régime ayant tout justifié pendant plus d’un quart de siècle : les sacrifices, les privations de liberté, la misère et la répression.
De la paix à la catastrophe humanitaire
20 novembre 1994 : 19 ans après la déclaration d’indépendance de l’Angola, le 11 novembre 1975, un accord de paix est signé à Lusaka (Zambie) entre le chef de l’Etat depuis 1979, José Eduardo dos Santos, et l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita), dirigée par Jonas Savimbi. L’Unita accepte le désarmement de ses troupes et une participation à un gouvernement dit d’union nationale.
8 mai 1996 : une loi d’amnistie permet à des députés de l’Unita, élus en 1992, de prendre leurs fonctions en avril 1997. A cette même date, Jonas Savimbi bénéficie d’un « statut spécial », et onze membres de l’Unita entrent dans le premier gouvernement d’unité nationale.
30 juin 1997 : création de la Mission d’observation des Nations unies en Angola (Monua). Quatre mois après, l’ONU sanctionne l’Unita pour non-respect des accords de paix.
11 mars 1998 : l’Unita est reconnue comme parti politique.
Juillet-août : des attaques armées à Lunda-Norte (nord-est du pays) et à Malanje (nord) font, au total, près de 360 tués. Elles sont attribuées à l’Unita, qui, le 24 août, cesse de collaborer avec les pays qui veillent au processus de paix.
2 septembre : le gouvernement rompt tout dialogue avec l’Unita. Le Parlement annule le « statut spécial » de Jonas Savimbi, et l’armée lance une offensive générale contre la rébellion.
29 janvier 1999 : José Eduardo dos Santos assume les pleins pouvoirs, quelques jours avant que l’ONU, dont deux avions se sont écrasés dans le centre de l’Angola, mette fin à sa mission.
24 juillet : un mandat d’arrêt est lancé contre Jonas Savimbi pour « crimes de rébellion armée, sabotage et tueries ». L’armée angolaise reprend des fiefs de l’Unita.
30 novembre 2000 : une loi d’amnistie générale s’applique à l’Unita et à son chef. L’Unita rejette le texte et exige des négociations directes avec le président angolais. L’armée mène de sévères offensives contre la guérilla, qui multiplie ses attaques.
3 juin 2001 : Jonas Savimbi reconnaît que la guerre contre le régime de Luanda ne marque pas de succès probants.
21 août : le gouvernement angolais souhaite que Jonas Savimbi soit jugé par un tribunal international pour crimes contre l’humanité.
24 septembre : George Bush proroge les sanctions de son pays contre l’Unita. Plusieurs ONG jugent que la population est en état de « catastrophe humanitaire ».