Soupçons de financement libyen: l’ex-président français Sarkozy inculpé

L’ex-chef de l’État français Nicolas Sarkozy a été inculpé mercredi soir dans le cadre de l’enquête sur des soupçons de financement libyen de sa campagne électorale pour la présidentielle de 2007, a-t-on appris de source judiciaire.

M. Sarkozy, qui nie les faits qui lui sont reprochés, a été mis en examen (inculpé) pour «corruption passive», «financement illégal de campagne électorale» et «recel de fonds publics libyens» et placés sous contrôle judiciaire, a précisé cette source.

«C’est un coup de tonnerre après cinq ans d’investigations. Il est mis en examen des principaux chefs dans cette enquête», a relevé une source proche du dossier.

«La justice dans ce pays est libre, qu’on soit ancien chef d’État, parlementaire ou ministre», a déclaré à l’AFP Christophe Castaner, délégué général de La République en marche, le parti soutenant le président Emmanuel Macron.

Sollicités, les avocats de M. Sarkozy n’étaient pas disponibles dans l’immédiat.

L’inculpation de Nicolas Sarkozy, 63 ans, dans le dossier libyen marque un formidable coup d’accélérateur dans cette affaire instruite par des magistrats du pôle financier depuis près de cinq ans.

La garde à vue de l’ancien chef de l’État, qui avait débuté mardi, s’était terminée mercredi en fin d’après-midi. Elle a duré en tout 26 heures.

L’ex-président était arrivé peu avant 08H00 (07H00 GMT) à l’office anticorruption à Nanterre, près de Paris, selon des sources proches du dossier. Mardi, son audition entamée dans la matinée avait été interrompue vers minuit.

Également entendu, mais sous le statut de «suspect libre», Brice Hortefeux, un proche de l’ex-président qui occupa plusieurs postes ministériels pendant son quinquennat (2007-2012), avait été entendu mardi à l’office anticorruption.

«M. Hortefeux a de nouveau assuré qu’il n’y avait pas eu de financement en provenance de Libye ou de quelque pays étranger. En répondant aux nombreuses questions qui lui ont été posées, il a démenti les erreurs et rumeurs qui ont couru sur cette affaire», a déclaré à l’AFP son avocat, Jean-Yves Dupeux.

Depuis la publication, en mai 2012, par le site internet d’informations Mediapart d’un document libyen – attribué à l’ex-chef des renseignements Moussa Koussa – accréditant un financement d’environ 50 millions d’euros, pour permettre notamment à la Libye de sortir de son isolement diplomatique, les investigations des juges ont considérablement avancé.

Plusieurs protagonistes du dossier, dont plusieurs ex-responsables libyens, ont accrédité la thèse de versements illicites. Le sulfureux homme d’affaires Ziad Takieddine a lui-même assuré avoir remis entre fin 2006 et début 2007 trois valises contenant cinq-millions d’euros venant du régime de Kadhafi à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, et à son directeur de cabinet, Claude Guéant.

Circulation d’argent liquide

«Le menteur, ce n’est pas moi», a réagi M. Takieddine après l’inculpation de l’ex-président. «Petit à petit, l’étau se resserre, tout commence à tomber et la mafia aussi», a-t-il ajouté.

L’enquête avait été élargi en janvier à des soupçons de «financement illégal de campagne électorale».

Cet élargissement faisait suite à un rapport de l’office anticorruption, daté de septembre, qui évoque une circulation importante d’espèces dans l’entourage du candidat du parti UMP durant la campagne pour la présidentielle de 2007. «Tout le monde venait chercher son enveloppe», a relaté une ex-salariée, selon ce rapport dont l’AFP a eu connaissance, doutant qu’une distribution aussi massive ait pu se faire sans que Nicolas Sarkozy ait été au courant.

Les investigations ont aussi mis en lumière un virement de 500 000 euros perçu par Claude Guéant en mars 2008, en provenance d’une société d’un avocat malaisien. L’ex-secrétaire général de l’Élysée a toujours affirmé qu’il s’agissait du fruit de la vente de deux tableaux, sans convaincre les juges qui l’ont mis en examen notamment pour «blanchiment de fraude fiscale en bande organisée».

Les juges s’interrogent également sur la vente suspecte en 2009 d’une villa à Mougins (sud-est de la France) à un fonds libyen géré par Bachir Saleh, ancien argentier de Kadhafi. Ils soupçonnent l’homme d’affaires Alexandre Djouhri d’avoir été derrière plusieurs prête-noms le véritable propriétaire du bien et de l’avoir cédé pour 10 millions d’euros, soit plus du double du prix du marché. Une transaction qui aurait pu être effectuée pour dissimuler d’éventuels versements occultes.

L’enquête a connu un rebondissement important en janvier avec l’arrestation à Londres d’Alexandre Djouhri, qui devrait être fixé sur son éventuelle extradition en juillet.

SOUPÇONS DE FINANCEMENT LIBYEN DE LA CAMPAGNE SARKOZY: LES PROTAGONISTES

Un intermédiaire qui accuse, des témoins-clés en mauvaise santé ou morts: l’enquête sur des soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle victorieuse de l’ancien président français Nicolas Sarkozy en 2007 met en scène des protagonistes aux versions contradictoires.

L’intermédiaire bavard, Ziad Takieddine: ce sulfureux homme d’affaires franco-libanais, soupçonné d’avoir été un intermédiaire, a évoqué dès 2012 un financement libyen. En novembre 2016, il affirme avoir remis entre fin 2006 et début 2007 cinq millions d’euros à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, et à son directeur de cabinet Claude Guéant. Déjà poursuivi dans l’affaire Karachi (sur des soupçons de versements occultes de la campagne du candidat de droite Edouard Balladur à la présidentielle de 1995), il est également inculpé dans le dossier libyen.

La Sarkozie, Nicolas Sarkozy: l’ancien président de la République a été inculpé mercredi. Interrogé en novembre 2016, sur les accusations de M. Takieddine, qu’il a toujours démenties, il avait parlé d’«indignité» et reproché au journaliste lui posant la question de «donner crédit» à la parole de cet intermédiaire.

Claude Guéan: l’ex-secrétaire général de l’Elysée, homme de confiance de Nicolas Sarkozy, a reçu un virement de 500 000 euros en mars 2008, en provenance d’une société d’un avocat malaisien, et déclaré qu’il s’agissait du fruit de la vente de deux tableaux, sans convaincre les juges. Ces derniers l’ont mis en examen (inculpé) notamment pour «blanchiment de fraude fiscale en bande organisée».

Brice Hortefeux: ex-ministre de l’Intérieur, il a été entendu en audition libre mardi. Selon un document révélé par le site d’information Mediapart, il a participé le 6 octobre 2006 à une réunion au cours de laquelle aurait été acté le principe du financement libyen, en présence d’Abdallah Senoussi, directeur des services de renseignements, Bachir Saleh, argentier du régime, et de Ziad Takieddine.

Eric Woerth: trésorier de la campagne de 2007, il a reconnu devant les enquêteurs que de l’argent liquide avait circulé au sein de l’équipe de Nicolas Sarkozy et en a attribué l’origine à des dons anonymes reçus par courrier. D’autres témoignages contredisent cette hypothèse, dont celui d’une salariée qui assure n’avoir jamais vu arriver d’enveloppes contenant de l’argent liquide.

Les témoins-clés à l’hôpital- Bachir Saleh: ex-directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, il s’est réfugié en France après la chute de l’ancien dictateur libyen avant de fuir à nouveau après la publication par Mediapart de la note sur le financement et le lancement d’une notice rouge par Interpol. Actuellement en exil, il a été blessé par balles en Afrique du Sud fin février. Quand les juges se sont déplacés en avril 2017 pour interroger ce personnage-clé, ce dernier a exercé son droit au silence.

Alexandre Djouhri: cet homme d’affaires a vu son nom apparaître notamment lors de la vente suspecte en 2009 d’une villa située à Mougins, sur la Côte d’Azur, à un fonds libyen. Il est soupçonné d’en avoir été, derrière plusieurs prêtes-noms, le véritable propriétaire et de l’avoir cédée à un prix surévalué, ce qui aurait pu permettre de dissimuler d’éventuels versements occultes. Après avoir refusé de répondre aux convocations des juges, il a été arrêté à Londres en janvier. Souffrant de problèmes cardiaques, il est actuellement à l’hôpital et saura s’il est extradé vers la France en juillet.

Les morts, Mouammar Kadhafi: l’ancien dictateur libyen, tué en 2011, a un temps entretenu des relations diplomatiques avec le président Sarkozy, après avoir été mis au ban de la communauté internationale. Reçu à l’Elysée en 2007, il avait qualifié son «ami» Sarkozy de «fou» lorsque Paris a reconnu l’opposition libyenne en 2011. Son fils, Seif al-Islam, avait affirmé sur Euronews que la Libye avait financé la campagne de M. Sarkozy, sans fournir de preuves.

Choukri Ghanem: ex-ministre du Pétrole de la Libye, il a été retrouvé noyé dans le Danube en 2012. Les juges ont toutefois obtenu des carnets dans lesquels il mentionne trois paiements en avril 2007 destinés à Nicolas Sarkozy, pour au moins 6,5 millions d’euros.