REPORTAGE. Ancien syndicaliste devenu riche homme d’affaires avant d’être président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa a connu un parcours peu commun. Il doit maintenant relancer un pays fragilisé.
Ils sont une centaine, devant l’église Regina Mundi de Soweto, à piétiner en baskets et legging pour se réchauffer. Il est 5 h 45 du matin, la silhouette des immeubles de Johannesburg se détache sur un ciel laiteux. « C’est pour mon président », roucoule Nomvuoy Williams, battant des faux cils collés sur ses paupières roses. Un cortège de 4×4 débarque et, parmi des colosses à oreillettes, émerge un sourire, éclatant sous la casquette noire. Cyril Ramaphosa surnage dans une marée de smartphones, baigné dans ce que la presse nomme la « ramaphorie ».
Depuis qu’il a pris la tête du Congrès national africain (ANC), le parti au pouvoir, le 17 décembre 2017, puis a été désigné président de la République pour remplacer Jacob Zuma, le 15 février 2018, « Cyril » marche. Pour redorer le blason, avant les législatives de 2019, d’un ANC plombé par la corruption.

Alors, tu vas à l’université ? C’est bien, ça ! » : une jeune fille glousse. « Ah, l’homme que je cherchais ! » : un selfie avec un petit garçon. « Oui, je vais sauver l’Afrique du Sud et son économie. Je vais rendre le pays attirant pour les investisseurs, avec des lois simples pour eux et les travailleurs », répond-il à la journaliste du Point en la prenant par l’épaule. Les électeurs veulent y croire : « Cela fait trois ans que je vote EFF [Economic Freedom Fighters, le parti d’extrême gauche dirigé par Julius Malema, NDLR], mais je vais à nouveau voter ANC, Cyril est honnête », explique Zucki, un passant. À l’école où Ramaphosa vérifie qu’il est inscrit sur les listes électorales, il parle « nouvelle ère ». Et il joue sur la corde sensible : « C’est ici que je suis devenu un homme. » Le programme prévoit qu’il termine, après les centres commerciaux et la rue de Mandela, par les bidonvilles de Kliptown.
« Il aime les gens »
Car il est né ici, à Soweto, le 17 novembre 1952. Sa famille est de l’ethnie minoritaire venda, au nord-est, et, dans le township où le pouvoir de l’apartheid l’a déplacée, le petit Cyril apprend toutes les langues. Sa soeur Ivy vit encore dans la maison de Chiawelo, agrandie. En ce grand jour, elle porte une jupe et un fichu à l’effigie de son petit frère. Il trône aussi devant son lit, en peinture, à côté de l’écran plat. « Je n’aurais jamais cru qu’il deviendrait président. Nous avons été si inquiets quand il était jeune et qu’il a fait de la prison… Nos parents étaient très stricts, mon père était un policier respecté. Cyril sera un bon président, il est humble, il aime les gens. »
Curieux destin d’un homme dont le rêve de toujours semblait lui avoir échappé à jamais. « C’est notre président le plus complexe depuis la fin de l’apartheid. Nelson Mandela était l’icône emprisonnée. Thabo Mbeki, l’aile intellectuelle de l’ANC. Jacob Zuma, l’ancien exilé, corrompu. Ramaphosa n’est pas un exilé, il a appartenu au monde syndical puis à celui des affaires. Soit on a quelqu’un d’incroyablement adaptable qui peut tout réussir, soit il est dépourvu de tout principe », estime Ralph Mathekga, politologue, qui écrit sa biographie. Des principes, il en est pétri quand, lycéen, il prend la tête du mouvement des étudiants chrétiens. À l’université de Turfloop, où il étudie le droit, il intègre un mouvement influencé par la Conscience noire de Steve Biko. Après une manifestation en 1974, il est emprisonné et mis à l’isolement pendant onze mois. À la sortie, il rejoint le syndicalisme qui, bien plus que les célèbres prisonniers de Robben Island, contribuera à renverser l’apartheid.
« Leader né »
En 1982, il fonde un syndicat minier, la National Union of Mineworkers (NUM). « Mobiliser ces hommes rugueux, ces voyous, ça demande de la bière, du vin, du muscle et de la violence. Cyril y a excellé », raconte William Gumede, politologue de l’université du Witwatersrand (Wits), qui était alors au Congrès national des étudiants. Ramaphosa devient secrétaire général du Congrès des syndicats sud-africains, qui passe de 6 000 à 300 000 membres. Le barbu souriant cache un négociateur redoutable.
« Il était à la fois charmant et impitoyable », se souvient Michael Spicer, ancien cadre, qui s’est souvent assis en face de « ce jeune homme très en colère » pour le groupe minier Anglo American. « Derrière son côté chaleureux se cache le calcul politique, il peut être glacial. Il est patient, il vise le long terme. Il n’hésitait pas à dégainer la carte du racisme, qui mettait les Blancs mal à l’aise. »
En juin 1986, l’hebdomadaire Weekly Mail monte une rencontre entre le syndicaliste de 34 ans et Harry Oppenheimer, président du conseil d’administration d’Anglo American. Anton Harber, rédacteur en chef, en a encore des sueurs froides : « Cyril est arrivé avec 40 mineurs qui chantaient. Je ne pouvais pas les faire taire, mais ils lui obéissaient. C’était très tendu. Cyril est un leader né, il prend le contrôle de la pièce, il a l’autorité et la présence, il écoute et parle en fonction de ce qu’il sent. » Il case des phrases-chocs : « La différence entre nous, M. Oppenheimer, c’est que vous aimez les mines, j’aime les mineurs. »
Quelques mois plus tard, la NUM lance une grève qui mobilise 250 000 mineurs noirs. Ramaphosa n’obtient rien, si ce n’est 50 000 licenciements et 9 morts. « Mais c’était un tournant : pour la première fois, on voyait un pouvoir noir de masse dans l’économie, et il portait le visage de Cyril. Même si vous habitiez à la campagne, vous saviez qui c’était », insiste Gumede. Et même si vous étiez exilé ou emprisonné comme les membres de l’ANC.
C’est le début de la deuxième vie de Ramaphosa. Dès 1989, il rencontre Mandela dans sa prison Victor-Verster. À sa libération, le 11 février 1990, il figure dans son comité d’accueil et tient son micro. En juillet 1999, il est élu secrétaire général de l’ANC, battant Zuma. « C’était le choc de deux traditions, celle des syndicalistes habitués au débat, à la transparence, à la responsabilité et celle des exilés adeptes du secret par peur des infiltrations. Ils pensaient diriger l’ANC et étaient estomaqués que Cyril gagne », explique Ray Hartley, biographe de Ramaphosa.
Il devient incontournable. « Un million de personnes sont rentrées quand l’ANC a été autorisé. Les gens allaient au siège du parti, dans son bureau, lui demander une maison », rappelle Gumede. Alors que Mbeki en rêvait, il devient négociateur en chef pour la nouvelle Constitution, face au régime de l’apartheid. « C’était remarquable, souligne Hartley, chargé du compte rendu. Le National Party blanc a tout en entrant dans la pièce, la police, le Parlement, l’armée… Pourtant, il rend le pouvoir. »
Au bout de quatre ans, la Constitution porte l’empreinte de Ramaphosa et de la politique de l’époque, avec l’obsession marxiste de la consultation et de la responsabilité. Pourtant, en mai 1994, alors que Mandela est élu président de la République, c’est Mbeki qui est choisi comme vice-président par la vieille garde du parti. Gumede avait participé à la campagne de Ramaphosa : « Mandela m’avait appelé la veille pour que je prépare la fête de la victoire. Mais, à 1 heure du matin, il prend Cyril à part, lui dit qu’il est désolé, qu’il l’a défendu pendant des heures, mais que les autres veulent Mbeki. Cyril était furieux, il voulait qu’il y ait un vote, Mandela l’en a dissuadé. »
Beaucoup de jeunes, comme Gumede, quittent l’ANC, dégoûtés. Ramaphosa refuse un poste de ministre, sèche l’intronisation de Mandela et annonce qu’il se penchera sur l’intégration des Noirs dans l’économie. Sa troisième vie commence. « Que pouvait-il faire d’autre ? Il avait été si près du but, le vice-président étant assuré de devenir président. Il n’avait jamais vraiment exercé le droit, il ne pouvait pas briguer un poste à l’ONU ou devenir avocat. Sous l’apartheid, les Noirs n’avaient pas le droit d’être propriétaires, alors il a choisi les affaires », explique Gumede.
Son lot de consolation est le réseau de Mandela dans les hautes sphères blanches. En 2007, il élabore la charte du Black Economic Empowerment, le développement économique des Noirs. En leur facilitant l’acquisition de parts d’entreprise, elle engendre une élite grâce à ses relations, donc souvent des membres de l’ANC, les Black Diamonds (« diamants noirs »). Ramaphosa crée un groupe, Shanduka. Il siège dans le plus grand nombre de conseils d’administration, jusqu’à cinquante.
« Ce n’était pas un homme d’affaires doué ou audacieux, il n’avait pas d’idées novatrices ou de créations d’entreprises, décrit Spicer. Il attendait de retrouver sa passion, la politique. » Selon un coadministrateur, il prend des décisions sensées. Il est assez malin pour se tenir à l’écart des Gupta, frères indiens qui ont causé la perte de Zuma. Pour Anthony Butler, autre biographe, la rivalité avec Mbeki, qui s’est prolongée sur le plan économique, a aussi limité son accès aux mines, le secteur le plus corrompu.
Pas assez pour empêcher l’épisode le plus sombre de sa carrière. En août 2012, une grève éclate dans la mine de platine de Lonmin, à Marikana, dont Shanduka détient 9 %. Deux gardes et deux policiers sont tués, puis six civils. Parmi les 3 000 grévistes, ce sont surtout les foreurs qui demandent une hausse de leur salaire. Ramaphosa refuse de l’admettre : « Les événements ne peuvent être décrits comme relevant d’un conflit social. Ils sont lâchement criminels et doivent être caractérisés comme tels… Une action concomitante doit résoudre la situation », écrit-il aux autres administrateurs.
« Réparation »
Il appelle le ministre de la Police, voit celle des mines. À Marikana, le nombre de policiers présents près du koppie, la colline pierreuse sur laquelle les grévistes se sont armés de bâtons, monte à 800. La NUM est en perte de vitesse, mais l’AMCU (Syndicat de l’association des mineurs et de la construction) négocie. « J’ai parlé aux mineurs et, le 16, ils étaient d’accord pour se disperser », soutient Joseph Mathunjwa, président du syndicat.
Trop tard. « La police leur a dit lâchez vos armes puis a tiré. Elle les avait encerclés de barbelés, c’était le chaos, ils étaient écrasés, des gaz lacrymogènes les poussaient vers les tirs, il y avait du sang partout », raconte Elias Maimane, ancien du village, qui a tenté d’intervenir. Bilan : 34 morts de plus et 78 blessés. Le plus grand massacre depuis Sharpeville, en 1960. Le chapitre 19 du rapport de la commission Farlam sur le drame, consacré à Ramaphosa, lève les charges contre lui. « Personne de haut gradé, à part le commissaire de police, n’a été puni », détaille Kuselwa Dyanthi, de l’Institut des droits socio-économiques d’Afrique du Sud (Seri), qui représente 36 familles plaignantes.

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Les compensations financières proposées par l’État sont si faibles qu’elles sont toujours en négociation. Lors de son discours sur l’état de la nation, le 17 février, Ramaphosa s’est dit « déterminé à tout faire pour aider à l’apaisement et à la réparation ». Le Seri n’a pourtant pas été contacté. À Marikana, morceau de désert poussiéreux, les conditions de travail des foreurs sont toujours aussi rudes. « J’ai mal au dos, on respire un air vicié », témoigne un mineur sous le pseudo de Staline. Il montre sa cabane insalubre en tôles ondulées : « L’économie du pays repose sur moi qui travaille dans une mine de platine et regardez dans quoi je vis. »
Ramaphosa ? Il montre la direction du koppie, où aucun mémorial n’a été érigé : « Jamais on ne lui fera confiance. On sait qu’il était responsable. » La veille, personne n’a pu s’inscrire sur les listes électorales, les bureaux étaient bloqués par des mineurs au chômage qui refusaient qu’on joue le jeu du gouvernement. « Il a oublié les camarades, constate Jimmy Gama, trésorier de l’AMCU. Après Marikana, il a failli acheter une vache à 18 millions de rands aux enchères [1,6 million d’euros] ! » Chris Molebatsi, militant local de la fondation Bench Marks, n’en revient pas : « Après ses discours sur l’exploitation des travailleurs et le mal du capitalisme, il a organisé des grèves, des gens sont morts en le suivant. Il connaissait la souffrance des mineurs et il n’a rien fait. Il s’est servi de la classe ouvrière pour devenir qui il est. »
Comment un ancien syndicaliste est-il devenu le visage, noir, de la répression contre ses camarades ? Lumkile Mondi, ancien de l’ANC devenu économiste à Wits, analyse : « Avant 1994, on ne connaissait rien à l’argent, on était militants. Ramaphosa a changé de statut économique, comme nous tous. On a oublié d’où on venait, et aussi que notre action devait bénéficier à tous. Certains ont perdu leurs valeurs. » La culpabilité pénale de Ramaphosa écartée, reste sa responsabilité morale, lui qui en était déjà à sa quatrième vie.
En 2012, il rend service à Zuma en présidant la commission qui exclut Julius Malema de l’ANC. L’heure du retour à la politique a sonné. Il devient vice-président de l’ANC, puis de la République en 2014, alors que Zuma s’enfonce dans les scandales. « Il a été complice. Des voix se sont élevées à l’ANC pour dénoncer la corruption, il n’en faisait pas partie », tacle Mondi.
Lorsqu’il devient possible de faire tomber Zuma, il est là, tacticien touchant au but : la présidence. « Il l’a voulue toute sa vie et il y arrive au pire moment. L’ANC est pourri jusqu’à l’os, les gens sont en colère, la société noire est divisée, la nouvelle génération ne connaît de l’ANC que Zuma. Il pourrait être le président de sa fin », lance Gumede. Car il lui reste la tâche colossale de redresser l’économie. « Sans changement de paradigme, c’est impossible, expose Claude Baissac, de l’institut Eunomix. Il peut rapporter la confiance et la croissance, mais pas compenser l’absence d’investissements dans le capital humain, économique et dans l’infrastructure. »
« Aucun espoir »
Mondi, qui pointe une corruption systémique, accuse : « Le cas Zuma a exposé notre politique anti-pauvres. L’Afrique du Sud ne pourra jamais réaliser son potentiel avec l’ANC, dont les membres placent leurs intérêts au-dessus du peuple. Son objectif est de survivre grâce à son legs historique, alors qu’il est incapable de diriger un pays. »
À Kliptown, on n’en attend rien. Dans le bidonville, il n’y a ni eau ni électricité, on utilise des seaux en plastique, les toilettes chimiques sont ignobles. Fumaneka Mazeka, 34 ans, ignorait que Ramaphosa devait venir. Espère-t-elle qu’il améliorera sa vie, lui qui a grandi près d’ici ? « Non, je n’ai aucun espoir. Aucun président n’est jamais venu… Il veut nos voix ? » Elle montre sa baraque où ils vivent à quatre par lit. L’heure tourne. Et puis George Mohalala, de la ligue locale des jeunes de l’ANC, l’annonce : Ramaphosa ne viendra pas. « Il était avec Winnie Mandela, elle est fatiguée, lui aussi… » Une pause : « Il s’est passé exactement ce qu’on pense d’un président : pour nous, ils sont toujours fatigués ou occupés. » Cyril Ramaphosa a un an pour persuader du contraire.