L’Inde est malade de ses gourous violeurs

En moins d’un an, deux guides spirituels hindous ont été condamnés pour viol. Après des années d’impunités, les « hommes dieux » sont rattrapés par la justice indienne. Entretien avec Catherine Bros, spécialiste de l’Inde à l’université Paris-Est.

Ils sont puissants, riches et suivis par des millions de fidèles. Mais, depuis l’été dernier, les gourous stars indiens redescendent sur terre. Asaram Bapu, 77 ans l’un des plus puissants « hommes dieux » vient d’être condamné à la prison à perpétuité pour le viol d’une disciple de 16 ans. Moins d’un an après la condamnation du gourou Gurmeet Ram Rahim Singh, 50 ans, pour les mêmes motifs.

Entretien avec Catherine Bros, spécialiste de l’Inde et maîtresse de conférences à l’université Paris-Est.

Ces deux condamnations sont très rapprochées ?

Les gourous rassemblement de plus en plus de fidèles. C’est intimement lié à la dureté des relations sociales, très chamboulées par l’émergence économique de l’Inde. Il en résulte une perte de repères pour beaucoup de gens. Ceux qui sont le plus attirés par des gourous comme les deux condamnés, sont majoritairement des laissés pour compte, des basses castes, des gens pauvres. Ces adeptes ont besoin d’être reconnus et ont l’impression que ni l’État, ni la religion « traditionnelle » ne remplissent ce rôle. Cette nouvelle communauté leur confère un statut : c’est pour ça que ces sectes fonctionnent aussi bien.

Comment expliquer toutes les affaires qui entourent ces gourous ?

Avec l’émergence économique, il y a l’idée qu’on peut devenir quelqu’un, quelqu’un de riche, quelqu’un de connu. Le meilleur exemple c’est Gurmeet Ram Rahim Singh et son côté rock star : il montrait à ses fidèles qu’on pouvait devenir riche et cela offre une vraie perspective aux gens.

Il y a de la mégalomanie aussi, ils sont adulés comme des demi-dieux, ils sont riches et puissants, ils viennent des plus basses couches, eux aussi. Il y a un aspect politique aussi : avoir un guide spirituel revient à abandonner une partie de son libre arbitre. Or, les dirigeants indiens ont besoin de cette masse d’électeurs, qui n’est pas négligeable. Ce qui a pu expliquer une certaine impunité.

Ces « guides » se retrouvent à la tête de véritables entreprises ?

Des très grosses entreprises même. Certains sont dans les plus grosses fortunes indiennes. Ils se servent aussi de leur fortune pour les fidèles. Ils fournissent des services sociaux importants, ils nourrissent des gens, ils construisent des écoles, des hôpitaux, etc. Ils sont donc vus comme des personnages bienfaisants. Ça explique l’allégeance très forte des fidèles.

Les deux condamnations sont justement contestées par les fidèles…

Elles marquent le retour de la justice pour des gens qui ont l’impression que l’État les a abandonnés. Ils se tournent vers les Gourous à cause du sentiment d’abandon par les politiques, et là c’est précisément la justice, donc l’État, qui intervient et les prive de leur gourou.

Deux condamnations pour viol : c’est un symbole pour l’Inde, pays connu pour les violences faites aux femmes ?

Il y a un éveil des consciences dans le pays depuis le viol collectif dans un bus de Dehli sur les violences faites aux femmes. Que des hommes puissants, proches des politiques, soient condamnés pour viol est très significatif. Cela veut dire quelque chose de la reconnaissance accrue des violences faites aux femmes, mais aussi de la libération, toutes proportions gardées, du début d’une libération de la parole des femmes. C’est très positif. Ce sont des condamnations sur des crimes pour lesquels des plaintes sont rarement déposées.

Faut-il s’attendre à de nouvelles violences en réaction à la condamnation d’Asaram Bapu ?

Il va y avoir une grande mobilisation de la foule, la question est de savoir si elle va déraper comme l’été dernier où il y avait eu une quarantaine de morts. Les autorités indiennes ont déjà pris des mesures pour éviter cela.