Le président sud-africain Cyril Ramaphosa, au pouvoir depuis février, s’est engagé à accélérer la réforme agraire destinée à redistribuer des terres de la minorité blanche au profit de la majorité noire. L’inquiétude monte chez les exploitants agricoles menacés d’expulsion et victimes de violences meurtrières.
Depuis l’avènement au pouvoir du Congrès national africain (ANC) en 1994, la question de la légitime mais délicate réforme agraire n’en finit pas d’agiter et de diviser l’Afrique du Sud. La minorité blanche, qui représente 8 % de la population du pays, « possède 72 % des fermes », contre « 4 % seulement » pour la majorité noire (80 % de la population du pays), a rappelé à la mi-mars le nouveau président, Cyril Ramaphosa.
Ramaphosa s’exprimait devant les députés qui venaient de décider, à une très large majorité, de mettre en place une commission chargée de réviser la Constitution en vue de l’expropriation des fermiers blancs de leurs terres sans compensation. Il s’agit « de corriger les injustices liées à la dépossession de terres, […] le péché originel », a expliqué le nouveau chef de l’État, pressé tant par l’ANC que par la gauche radicale (en particulier les Combattants pour la liberté économique) d’avancer sur ce dossier.
Nelson Mandela lui-même avait pris l’engagement de redistribuer 30 % des terres mais en accordant des compensations financières aux exploitants blancs. L’ardoise était estimée à plus de 5 milliards d’euros ! Trop cher pour les finances de l’État, la dette publique n’en finissant plus d’exploser (elle a été multipliée par deux entre 2008 et 2016). D’où le projet actuel d’expulser sans compenser !
« Nous les fermiers, nous sommes fatigués d’être traités comme des criminels qui auraient volé la terre. Nous avons des titres de propriétés et beaucoup ont payé pour acheter leurs terres », assure Louis Meintjes, le président de la Transvaal Agriculture Union qui est bien décidé à résister et qui assiste avec effroi aux premiers débordements.
En effet, le vote de la motion parlementaire en vue d’une modification constitutionnelle a incité des Sud-Africains à prendre les devants et à occuper des terres vacantes, par exemple dans des zones viticoles près du Cap. Ramaphosa a aussitôt lancé un avertissement : cette réforme agraire doit se faire de façon légale, d’une manière qui ne portera pas atteinte à l’économie. « Nous ne ferons pas les erreurs que les autres ont commises », a-t-il ajouté en faisant clairement référence au Zimbabwe.
Effectivement, l’exemple du voisin fait réfléchir. Nombre d’agriculteurs blancs craignent eux que l’Afrique du Sud ne suive la voie du Zimbabwe de Robert Mugabe, où la réforme agraire autoritaire et la saisie brutale des terres ont plongé le pays dans une pénurie alimentaire désormais endémique et dans une crise économique sans précédent. L’agriculture générait 21,8 % du PIB zimbabwéen en 1998, contre moins de 11 % en 2017.
La question sécuritaire
A l’épineuse question de la réforme agraire s’ajoute une autre réalité : les menaces directes sur la communauté des exploitants agricoles blancs. Des menaces qui ont poussé des milliers d’entre eux à quitter leurs terres. Certains ont trouvé refuge en Angola, au Mozambique et dans d’autres pays d’Afrique prêts à les accueillir pour mettre en valeur des terres fertiles.
« Si le nombre d’exploitations appartenant à l’ancienne minorité au pouvoir a diminué de façon significative ces vingt dernières années (passant de 60 000 à 40 000 unités environ), cette évolution est le fruit, d’une part, de la poursuite du phénomène d’agrandissement/concentration déjà en marche auparavant et, d’autre part, des menaces pesant sur la sécurité des biens et des personnes de ces exploitations », rappelle Hubert Cochet, auteur d’une étude sur la question agraire en Afrique du Sud : échec d’une révolution.
En 2017, la police sud-africaine (SAPS) a recensé 76 meurtres de fermiers blancs. Un chiffre confirmé par la Transvaal Agricultural Union qui précise que 400 attaques ont eu lieu à la même époque, contre 173 en 2012 et 300 en 2015. En 20 ans, selon les données de la SAPS, 1 700 meurtres de fermiers et 12 245 attaques de fermes ont eu lieu.
Ces attaques et ces meurtres, conjugués aux menaces d’expulsions, ont suscité le lancement d’une campagne très militante de soutien aux exploitants blancs sud-africains. Les accusations de « génocide » se multiplient. Tout comme les rassemblements de soutien en Australie où des groupes ont pris fait et cause pour la minorité blancge de RSA.
Mais les militants de la cause blanche oublient de dire qu’un tiers des victimes sont en réalité des travailleurs agricoles noirs. Les Blancs ne sont pas les seules victimes de cette criminalité galopante dans les zones rurales où la police reste inefficace et où le maillage sécuritaire du temps de l’apartheid a été supprimé mais pas remplacé.