29janvier 2017
Pour comprendre les processus de radicalisation des jeunes et les processus de rupture qui conduisent la jeunesse à adhérer à des idées radicales et violentes, on a souvent tendance à mettre en accusation les médias sociaux, et plus généralement le Net. En effet, la facilité d’accès aux discours les plus marginaux et les plus violents, le déploiement de plus en plus visible des discours et idéologies violentes, xénophobes, complotistes, les usages généralisés à travers les réseaux sociaux des conversations et des opinions semblent accréditer la thèse d’une responsabilité première des médias numériques et du cyberespace.
À travers une ample revue de littérature portant sur les publications scientifiques, les rapports, les enquêtes publiées dans plus de 32 pays et portant sur l’examen des liens entre médias sociaux et radicalisation (1956 articles au total), nous verrons que les faits sont plus complexes que cela et que, s’il est impossible de démontrer une causalité directe entre terrorisme et Internet, il est pourtant évident que des processus spécifiques de radicalisation numérique se déploient aujourd’hui dans notre cybermonde.
Une stratégie médiatique construite et moderne de déploiement
Dès la Seconde Guerre mondiale, l’utilisation de l’informatique naissante pour décrypter et diffuser des informations a été au cœur des stratégies de combat. La propagande, la désinformation, l’accès aux informations ont été depuis toujours un élément de la stratégie de combat. Pour le terrorisme, ce lien entre la communication et l’action est au cœur des menées terroristes, au point même qu’il ne soit plus pensable d’agir sans prendre en compte cette dimension pour bien des organisations terroristes.
Les débuts de l’association entre des actions terroristes et des médias remontent à la prise d’otages à Zarka en Jordanie, lors du détournement d’avions par le Front populaire de libération de la Palestine en 1970. En effet, la télévision en direct (naissante) avait retransmis alors l’opération, rendant ainsi visible un acte terroriste. Cette association médias et acte terroriste sera, par la suite, exploitée par les groupes terroristes (prise d’otages, JO de Munich, 1972) (11 septembre 2001) et théorisée par Al Qaïda comme étant une composante de l’action terroriste.
A la suite du couplage médias-terreur, les groupes djihadistes (Al-Qaeda au Maghreb islamique, Daech, les chebabs en Somalie, Boko Haram) vont construire des politiques de communication numérique visant à réaliser quatre types d’actions : revendiquer, diffuser, convaincre, recruter. Aujourd’hui, d’après les sources de Google, plus 720 000 pages sont générées par des groupes radicaux ou terroristes entre janvier 2011 et décembre 2016. Le travail est donc immense pour les États, les entreprises du Net et les fournisseurs d’accès pour identifier, caractériser et identifier ces sites en vue de les supprimer.
La France, comme le reste du monde, a construit une stratégie de repérage et de surveillance du Net allant jusqu’à pénaliser la consultation de ces sites. L’Office central de lutte contre les criminalités liées aux technologies de l’information et de la communication (OCLCTIC) a, en 2015, retiré 1080 contenus à caractère terroriste et bloqués 68 sites faisant l’apologie du terrorisme.
Nous devons donc constater que l’Internet est un espace de diffusion des contenus terroristes et un espace médiatique investi par l’ensemble des groupes radicaux et criminels. Il existe des politiques publiques de surveillance, mais dont l’efficacité est réduite et qui ne sont pas en mesure de faire face à l’industrialisation croissante de la scène médiatique terroriste.
Usages numériques des jeunes et processus de radicalisation
Dans le cadre d’une expertise Unesco sur les liens entre radicalisation et des médias sociaux, nous avons souligné que s’il n’existe pas de lien causal démontré entre les usages des jeunes et l’Internet, on doit toutefois rappeler que les jeunes et les enfants et au premier chef les filles sont les premières cibles et les premières victimes de la radicalisation. Cette sensibilité des jeunes de 12 à 24 ans existe soit dans la cadre de radicalisation religieuse salafiste, soit dans la radicalisation d’extrême droite, soit dans la radicalisation sociale « le hooliganisme ».