Tensions au sommet de l’Etat égyptien

Les militaires égyptiens, loin de faire bloc autour du président Sissi, étalent leurs différends de manière inédite, soulignant la fragilité du chef de l’Etat et l’intensité des luttes de pouvoir.

Ce qui aurait dû être la consécration d’Abdelfattah Sissi, avec sa réélection annoncée en mars prochain, est en train de tourner à la crise larvée, car la perspective de la présidentielle a réveillé les ambitions des uns et les querelles des autres, jusqu’au sommet de l’institution militaire.

L’OMBRE DES GENERAUX SUR LA PRESIDENTIELLE

Le général Sissi a pris le pouvoir par un coup d’Etat mené, en juillet 2013, contre le Frère musulman Mohammed Morsi, seul président démocratiquement élu de l’histoire de l’Egypte. Les protestations populaires contre ce putsch ont été étouffées dans le sang en août 2013, avec environ un millier de victimes civiles. La répression a depuis atteint des niveaux inégalés en Egypte, avec des dizaines de milliers de prisonniers politiques, des milliers de « disparus » (un phénomène jusque là inconnu) et l’usage systématique de la torture. Devenu maréchal, Sissi a formellement été élu président de la République en mai 2014 avec 97% des voix, un chiffre que son seul concurrent dans cette mascarade électorale avait alors qualifié d’ « insulte à l’intelligence des Egyptiens ».

Un plébiscite comparable est prévu en mars 2018, afin d’inscrire la dictature de Sissi dans la durée présidentielle. Or, ce qui devait n’être qu’une formalité consensuelle s’avère pour le régime une course semée d’embûches. Le plus troublant épisode de ce feuilleton qui tient la population égyptienne en haleine est l’arrestation du général Sami Anan, chef d’état-major des armées de 2005 à 2012. Le seul crime d’Anan est d’avoir osé présenter sa candidature à la présidentielle, ce qui lui vaut l’accusation de semer « la division » entre l’armée et le peuple. Le même Sami Anan avait pourtant, à la chute de Moubarak en février 2011, parrainé l’entrée de Sissi dans le Conseil supérieur des forces armées (CSFA), la junte militaire au pouvoir jusqu’à l’élection de Morsi, en juin 2012.

Sissi, le plus jeune membre du CSFA, dirigeait alors le Renseignement militaire. Et c’est le président islamiste qui l’avait promu ministre de la Défense, en août 2012, tout en accordant à Anan une retraite dorée, gagée sur une solide impunité juridique. Sissi s’avère ainsi moins généreux à l’égard des hiérarques militaires que ne l’avaient été les Frères musulmans eux-mêmes. L’arrestation d’Anan suit celle du colonel Ahmed Khonsowa, incarcéré en novembre dernier pour « comportement nuisant aux exigences du système militaire ». Comme Anan, Khonsowa avait déposé sa candidature à la présidentielle. Quant au général Ahmed Chafiq, ancien Premier ministre de Moubarak et candidat malheureux face à Morsi en 2012, il a dû quitter les Emirats arabes unis dans des conditions obscures pour annoncer en Egypte son retrait de la compétition présidentielle. Il y a au moins, à ce jour, gagné la liberté.

SANCTIONS AU SOMMET DE LA HIERARCHIE MILITAIRE

La présidentielle, malgré son caractère formel, est donc devenue un enjeu suffisamment important pour que Sissi sévisse contre ses aînés Anan et Chafiq dans l’institution militaire. Cela révèle au moins une fébrilité, au pire une profonde insécurité de la part d’un président qui évite les manifestations publiques, officiellement par modestie, plus vraisemblablement du fait de menaces avérées sur sa personne. En outre, le candidat à la vice-présidence sur le « ticket » d’Anan, Hisham Geneina, a été tabassé en pleine rue au Caire, alors qu’il a longtemps dirigé l’équivalent égyptien de la Cour des Comptes, dénonçant ainsi la corruption du régime en place. Le retrait de toute candidature crédible a contraint Sissi, pour éviter de concourir seul à la propre réélection, de promouvoir comme challenger de dernière minute un de ses plus inconditionnels partisans, qui fera campagne pour Sissi plutôt que pour lui-même.

Cette saga présidentielle importe pourtant peut-être moins que les évictions brutales récemment opérées par Sissi aux postes les plus stratégiques des forces armées. Le chef d’état-major Mahmoud Hegazy, en poste depuis mars 2014, a été révoqué en octobre dernier, deux jours après sa participation à Washington à une réunion de chefs d’état-major engagés dans la lutte anti-terroriste. Cette éviction a d’autant plus surpris que Sissi et Hegazy, très proches tout au long de leur carrière militaire, étaient également liés par le mariage d’un des fils du premier à une des filles du second. Tout récemment, c’est le général Mahmoud Fawzy, un autre fidèle d’entre les fidèles, qui a perdu la direction des Renseignements généraux (RG), où Sissi l’avait nommé en décembre 2014.

Les RG représentent historiquement la colonne vertébrale du régime égyptien, tant ce service militarisé concentre de pouvoirs de répression intérieure et de transaction extérieure (au nom de l’anti-terrorisme bien entendu, mais aussi du fait que le dossier de Gaza lui revient dans l’appareil d’Etat). Sissi n’a pour l’heure désigné qu’un intérimaire à la tête des RG en la personne de son propre directeur de cabinet, Abbas Kemal. Cette vacance au sommet des RG favorise déjà, au sein de ce service stratégique, l’influence de Mahmoud Sissi, le deuxième fils du chef de l’Etat, dont l’autorité va bien au-delà de son grade d’officier.

L’accumulation des revers de l’armée face aux jihadistes dans le Sinaï n’a pu qu’accentuer la malaise au sommet de l’institution militaire. Mais les coups de théâtre du feuilleton présidentiel pourraient renvoyer à des querelles plus sérieuses, avivées par le bilan calamiteux de Sissi en matière de sécurité comme d’économie. Il est en tout cas certain que l’Egypte, derrière la façade de sa « stabilité » ultra-répressive, est de nouveau entrée dans une ère de turbulences.