« Les textes de Paul VI sont encore aujourd’hui d’une actualité brûlante »

Coincé entre les populaires Jean XXIII et Jean-Paul II, Paul VI occupe une place discrète dans l’histoire contemporaine des papes. Pourtant, l’héritage de celui qui occupa le trône de saint Pierre pendant quinze ans (1963-1978), concluant notamment le concile Vatican II, reste majeur, comme ne cesse de le dire le pape François qui a fait de Giovanni Battista Montini son souverain pontife de référence pour son pontificat. Le Vatican vient ainsi d’annoncer que Paul VI sera canonisé en octobre prochain – en compagnie de Dom Óscar Romero, le martyr du Salvador, défenseur des paysans assassiné en pleine messe – quatre ans après sa béatification, et lors du synode sur les jeunes, institution créée par ce pape même en 1965 et que son successeur François veut redynamiser. Date symbolique puisque Paul VI sera ainsi honoré l’année des 40 ans de sa mort et du cinquantième anniversaire de son encyclique « Humanae vitae », document important pour les catholiques, mais controversé à son époque puisque le pape y signifiait son refus de la contraception. Pour Le Point, le cardinal Paul Poupard, président émérite du Conseil pontifical pour la culture, se souvient avec émotion de Paul VI, le dernier pape de culture française, dont il fut l’un des collaborateurs.

Le Point: Qu’est-ce qui vous a marqué chez le pape Paul VI ?

Paul Poupard : Paul VI était un Italien de culture française. Un soir, il m’avait fait venir dans sa bibliothèque privée, ce qui était rare à l’époque, et il m’avait dit cette phrase dont je me suis toujours souvenu : « La langue française exerce la magistrature de l’universel. » Je me rappelle aussi être allé visiter sa maison natale, près de Brescia, et d’avoir rencontré son frère Ludivico qui, dans un français parfait, m’avait confié : « Notre mère, chaque soir, nous lisait un texte de saint François de Sales en français. » Son fils, devenu Paul VI, me dira souvent combien il était attiré par la culture française, notamment les pères Congar, Daniélou, Bouvier, Lubac, Lebret ainsi que le philosophe Jacques Maritain avec lequel il avait un lien particulier parce qu’il l’avait traduit et publié en italien. Le Lyonnais Lebret est celui qui inspirera « Populorum Progressio », l’encyclique de Paul VI à laquelle le pape François se réfère constamment. J’avais conseillé à Paul VI de citer Pascal dans son texte, et il m’avait offert le manuscrit des Pensées accompagné d’un mot chaleureux de sa main (Mgr Poupard montre la lettre, NDLR) signé simplement « P. » comme il paraphait tous ses documents de travail pour résumer d’une lettre et d’un point « Paul VI Pape ». Peu de temps avant sa mort, il m’avait adressé une lettre manuscrite – en rédigeant lui-même l’enveloppe pour être certain que le courrier arrive – afin que je vienne le voir depuis Paris –, j’étais alors recteur de l’Institut catholique. Il m’a longuement interrogé sur les mouvements intellectuels qui traversaient la société française. Il était toujours attentif à ce qui se passait en France.

Avant lui, aucun souverain pontife n’avait jamais pris l’avion.

Quel fut l’apport du pape Paul VI ?

Médiatiquement, il a été écrasé par la popularité de Jean XXIII et l’extrême popularité de Jean-Paul II. Pourtant, son héritage est immense et fait désormais partie du patrimoine de l’Église. Non seulement c’est le pape qui a mené à son terme le concile Vatican II, mais ses textes encore aujourd’hui sont d’une actualité brûlante. Dans « Populorum Progressio », en 1967, il prédit ainsi que les peuples de la faim interpelleront les peuples de l’opulence, il prône un développement intégral et solidaire. Pour lui, il ne peut pas y avoir de développement si celui-ci n’englobe pas l’homme tout entier, corps et esprit, et s’il ne se réalise pas dans un mouvement de solidarité à la fois à l’intérieur d’un pays et au sein de la collectivité internationale. Il faut agir à la fois pour tout homme et pour tout l’homme. Et cela, c’est le programme du pape actuel (inspiration manifeste dans son encyclique Laudato si’ de 2015 sur l’écologie intégrale, NDLR) ! D’ailleurs, un jour où j’avais concélébré avec François, il avait cité Paul VI et à la fin de la célébration, il m’avait glissé : « Mon cher, il faut toujours revenir à Paul VI. »

C’est Paul VI aussi qui a initié les voyages pontificaux…

Oui, il fut le premier pape voyageur. Avant lui, aucun souverain pontife n’avait jamais pris l’avion. Ses déplacements suivaient un plan précis. Son premier voyage fut en Terre sainte en 1964 – une visite que chacun de ses successeurs accomplira –, afin de ressourcer l’Église. Il a porté son message à l’ONU, puis il est allé à Kampala, en Afrique noire, à Bogotá, en Amérique latine, et à Bombay, en Asie… Il voulait aller en Pologne, mais il n’avait pas eu le visa.

Quelles relations entretenait-il avec de Gaulle ?

Je me souviens d’une visite d’État de De Gaulle au Vatican. La veille au soir, Paul VI me fait venir dans son bureau. Et il me dit : « Cher Monseigneur, j’ai connu le général de Gaulle juste après la guerre. » J’étais archevêque de Milan, et pendant la messe à laquelle le général assistait, j’ai lancé : « Les frères qui se sont battus doivent maintenant se retrouver et accomplir l’union des peuples. » Quelle ne fut pas ma surprise de voir alors ce grand gaillard venir vers moi à longues enjambées, me tendre la main et me dire : « Monsieur l’Archevêque, ce que vous avez dit sera fait ! » La France à l’époque occupait une place majeure sur l’échiquier international, et au Vatican toutes les choses importantes se faisaient en français.

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