Enquête/ Mort de Simon, l’homme qui refusait de voter

Fidèle à ses convictions religieuses, Simon Bizimana, un cultivateur de la colline Gisoro, zone Twinkwavu en commune Cendajuru (Cankuzo), a refusé de s’inscrire pour le vote du référendum de mai prochain. Arrêté, il a succombé le 18 mars 2018 à l’hôpital provincial des suites « d’actes de torture » accusent les activistes des droits humains. De la malaria, rétorquent les autorités. Deux reporters d’Iwacu ont mené une enquête sur terrain.

Par Fabrice Manirakiza et Rénovat Ndabashinze

Six heures du matin, nous démarrons de Bujumbura. Direction, Cendajuru, la commune natale de Simon Bizimana. Nous n’avons pas d’adresse, aucun contact avec la famille.

Dès le début, nous avons senti que le dossier est très sensible et les gens réticents à parler, encore moins s’afficher avec des journalistes. «Ça peut nous causer des problèmes», nous ont dit plusieurs personnes que nous avons essayé de contacter depuis Bujumbura.

Mais à force de plaider, difficilement, nous sommes parvenus à nouer quelques contacts.

Faire une enquête sur un cas qui a défrayé la chronique n’est pas facile. Quand nous quittons Bujumbura, l’affaire Simon Bizimana est en train d’enfler sur les réseaux sociaux qui se sont emparés du cas. Il fait le « buzz » comme on dit.

Nous sommes conscients que nous nous engageons sur un terrain dangereux. Tous les trois, le chauffeur et nous, personne n’est rassuré. Dans le véhicule, nous écoutons du gospel. Un peu pour nous détendre. La route est longue de Bujumbura à Cankuzo. Dans le véhicule, nous ne parlons pas beaucoup.

Finalement, nous arrivons à Cankuzo. La route est caillouteuse. Des virages et pentes abruptes. Il faut conduire lentement. Nous nous arrêtons quelque part. Nous ne connaissons pas le lieu de résidence exacte de la famille. Il faut passer plusieurs coups de fil.

Nos contacts sont réticents pour nous rencontrer. Ils nous donnent rendez-vous à une quinzaine de kilomètres du chef-lieu de la commune. Pas le choix, il faut faire avec. Il ne faut surtout pas les brusquer. Si nos sources prennent peur et éteignent leurs téléphones, nous rentrons bredouilles sur Bujumbura.

Nos sources se méfient. Elles nous baladent d’un lieu à un autre. Nous savons qu’elles nous voient, nous épient. Nous on ne les connait pas. Sûrement qu’elles veulent s’assurer que nous sommes vraiment journalistes.

A un moment, notre contact nous dit de nous arrêter et d’attendre quelque part. Après quelques minutes, un homme se pointe et nous demande : « Vous travaillez pour quel média déjà?». Nous avions déjà donné nos identités. Nous les déclinons encore une fois. L’homme réfléchit. Suspens terrible. Tout se joue en ce moment.« Qui me dit que vous n’allez pas nous dénoncer par après?».

Dans nos enquêtes on « achète » jamais l’info, il faut arriver à créer la confiance, à convaincre. Nous avons compris que si le monsieur se « volatilise », notre enquête à Cendajuru est finie. Avant d’avoir commencé. Alors, nous débitons le plus résumé et le plus convaincant « précis de déontologie journalistique. »

A Cankuzo, les gens ont peur. Trop de personnalités ‘’importantes’’ du coin ont été citées dans cette affaire. Le dossier est sensible.

Après quelques instants réflexion, finalement, notre source est convaincue. Elle nous donne quelques directives pour passer « le plus incognito possible. »

Dès lors, tout se passe bien. Rassurés, malgré la peur, les gens vont collaborer pleinement. Mieux, admiratifs, touchés, ils vont nous dire combien « ils aiment et respectent les vrais journalistes qui ont quitté Bujumbura pour chercher qui a tué un simple « munyagihugu » (paysan) ».

En fait, nous nous rendons compte qu’au début ils n’avaient pas cru en nous, qu’ils suspectaient un coup fourré…L’enquête peut alors commencer.

A la recherche de la famille Simon Bizimana

Direction, la colline Gisoro. Il faut passer au chef-lieu de la commune. A environ 5 km, nous sommes bloqués. C’est un samedi. Des jeunes font des travaux communautaires. La plupart portent des tee-shirts du parti CNDD-FDD. Impossible d’avancer ni de faire demi-tour. Il faut attendre. Une heure plus tard, nous pouvons passer.

Mais dans ce Burundi profond, les nouvelles vont vite. L’arrivée des « étrangers » , en plus « journalistes » ne passe pas inaperçue. En fait, nous sommes repérés. Notre personne de contact est inquiète. On n’a peur qu’elle laisse tomber.

On lui dit que pour éviter des ennuis à la famille du défunt, on va la rencontrer ailleurs que chez elle. Quelque part sur une autre colline que la sienne. Dans la maison d’une connaissance de la famille. Notre contact est rassuré. On respire. Nous avons eu chaud.

Enfin, on la voit. Judith Nibigira, la veuve jeune veuve a 29 ans, pieds nus. Elle est enveloppée dans un pagne usé, mais propre. L’épouse de Simon Bizimana essuie d’abord quelques gouttes de sueur sur son front avant de nous saluer. Elle a dû faire quelques kilomètres pour nous retrouver sur ce lieu de rendez-vous improvisé.

Dans les bras, elle porte son petit dernier de quatre mois. L’enfant pleure. Il respire péniblement. Visiblement, il est malade, fiévreux. «Il est comme ça depuis une semaine. Une voisine m’a donné quelques comprimés, mais son état ne s’améliore pas.»

La jeune femme n’a pas les moyens de le faire soigner. «Je comptais sur mon mari pour tout. Mes enfants vont mourir.» Et devant nous elle se met à pleurer.

Avant que nous posions la moindre question, elle se met à nous raconter ses malheurs, sa maison sur le point de s’écrouler. «Simon envisageait de la restaurer cet été. Elle va nous tomber dessus.»

Nous nous regardons. Nous hésitons à l’interroger. Son beau-frère, Théodore Nduwimana, la regarde, se cache les yeux avec les mains et laisse couler discrètement une petite larme. Nous sommes tétanisés par tant de peine et de misère . Bloqués, nous n’arrivons pas à l’interroger.

Dix minutes passent. Un silence total. Finalement, c’est Judith qui va nous encourager à parler. «Je veux qu’on me dise la vérité sur la mort de mon mari».

Nous retrouvons nos réflexes journalistiques. Nous commençons à l’interroger et elle va parler.

Qui est Simon Bizimana ?

Simon Bizimana est le fils d’un certain Pie Kinyakura et de Mélanie Minani. Il avait 35 ans et était père de cinq enfants. L’aîné a 10 ans. Simon était cultivateur, apolitique. Il gagnait sa vie en effectuant de petits boulots comme labourer les champs des voisins.

D’après sa femme, c’était un chrétien convaincu, il appartenait à une sorte de « confrérie de prière » appelée «Abasohoke». Selon des voisins, cette confrérie, très pacifique, était composée de trois personnes. «Ils organisaient des prières de façon tournante au domicile d’un des membres.» Un homme sans histoire, on ne lui connaît aucun conflit dans le voisinage.