Afrique du Sud – Winnie Mandela : derrière l’icône, la militante déterminée

ANALYSE. Dans le contexte explosif de la lutte anti-apartheid, le destin de Winnie Madikizela-Mandela s’est construit entre coups d’éclat et controverses. Avec la disparition de cette dernière, c’est une longue page de l’histoire de l’Afrique du Sud qui se tourne.

Avec Zanyiwee Madikizela-Mandela appelée avec une pointe d’affection Winnie Mandela, c’est un chapitre du mouvement de libération, à partir des années 1950, qui s’achève. Celle qui est née en 1936 rejoint, presque cinq ans après celui dont elle a partagé le nom jusqu’en 1996, ainsi que le destin politique : Nelson Mandela. Après le choc de sa disparition, les hommages affluent du monde entier et plus particulièrement du continent africain et de l’Afrique du Sud, tendant à faire oublier, dans un contexte de « récit de vie romancé », que celle qu’on appelle « l’icône de la lutte anti-apartheid » ou la « mère de la nation », n’a pas été l’unique et seule femme à avoir joué un rôle dans le mouvement de libération national. D’autres, malheureusement peu connues du grand public, ont eu le même destin tragique durant la période noire de l’histoire sud-africaine. Ce n’est pas minimiser son aura et son action que de rappeler que ses contemporaines, telles que Albertina Sisulu, Adelaïde Tambo, voire Epainette Mbeki – dans une moindre mesure – épouses et compagnes de lutte de grands leaders de l’ANC dès les années 1940 – Walter Sisulu, compagnon de cellule à Robben Island de Madiba, Oliver Tambo, président de l’ANC en exil, et tout comme Sisulu et Mandela, membre fondateur de la Ligue des jeunes de l’ANC et enfin Govan Mbeki, ancien de Robben Island et père de l’ex-président Thabo Mbeki – ont eu à sacrifier leur vie de femme, de mère, d’épouse au nom d’une cause juste ; une Afrique du Sud libre, démocratique et multiraciale. L’hommage à Winnie Mandela, bien que juste, ne doit en aucune manière réécrire un « récit historique fantasmé » de sa vie et de son parcours politique. S’il est vrai qu’elle a été une militante politique engagée, une féministe rejetant toute forme de patriarcat au sein du parti, tout comme en Afrique du Sud, la porte-parole des plus vulnérables, des « sans-voix », elle est aussi celle par qui les scandales sont venus et le réceptacle et l’instigatrice d’un début de populisme dans une Afrique du Sud postapartheid, dès le milieu des années 1990.

L’« Aficianada » de la lutte contre l’apartheid

Celle que l’on présentait comme la garante de la mémoire historique du symbole « Mandela », durant sa détention a, comme beaucoup, été façonnée tout d’abord par son environnement et les leaders politiques qu’elle a côtoyés. Son environnement familial a fait d’elle une femme forte. Elle est née au Transkei, en 1938 (province actuelle d’Eastern Cape), dans une famille issue de la « petite bourgeoisie africaine » ; son père ayant été ministre au gouvernement du Transkei de l’époque après avoir enseigné l’histoire, et sa mère était également enseignante. Conscient de l’importance de l’éducation, même pour les filles, le père de Winnie l’encourage à suivre des études ; après une scolarité au Transkei, elle poursuivra des études pour devenir assistante sociale médicale à Johannesburg dans les années 1950. La jeune Winnie sera marquée également par un drame familial – le décès de l’une de ses sœurs conséquence de la tuberculose – ajouté à sa prise de conscience de l’injustice quotidienne et du racisme dont sont déjà victimes les Africains.

En 1955, après avoir terminé ses études supérieures, parmi les premiers, il lui est offert une bourse pour continuer aux États-Unis ; elle fera le choix de rester en Afrique du Sud pour poursuivre son rêve d’être la première Africaine du pays à exercer la profession d’assistante sociale en Afrique du Sud. Ce choix va l’amener à croiser le chemin de celui qui deviendra son époux, dont la renommée n’est déjà plus à démontrer tant qu’avocat à Johannesburg et surtout leader politique de l’ANC. Amie de celle qui deviendra l’épouse du meilleur ami de Mandela, Oliver Tambo, elle fera donc la connaissance de Nelson Mandela en 1957 qu’elle épousera en mai 1958. Ce mariage célébré dans un contexte politique compliqué annonce déjà la vie difficile qu’attend Winnie Mandela. En effet, lorsqu’ils se marient, Nelson Mandela est parmi les 156 accusés du procès pour trahison – Trahison Trial – qui durera jusqu’en 1961, à la suite de l’adoption et la signature de la charte de la liberté – Freedom Charter – en 1956. La vie conjugale du couple qui s’est conjuguée aux arrestations, condamnations et harcèlement des autorités policières du régime d’apartheid, n’empêcha pas la naissance de deux filles, qu’elle sera finalement obligée d’élever seule lorsque Nelson Mandela est condamné lors du procès de Rivonia – Rivonia Trial – en 1963 à la perpétuité. Bien que soutenue par d’autres femmes et épouses, également engagées dans le mouvement de libération nationale, la vie pour Winnie devient un enfer. Elle est espionnée, régulièrement emprisonnée, en réponse elle n’aura de cesse de se battre contre le régime. Dans les années 1970, et plus particulièrement durant la Révolte de Soweto (1976) elle soutiendra les manifestants, en dépit de son interdiction de participer à toute activité politique contre le régime, et poursuivra ses actions durant les années 1980. Ceci lui vaudra de multiples arrestations et emprisonnements. Les ordres de bannissement ne prendront fin qu’à la fin de 1986. De retour à Johannesburg, elle s’engage auprès de jeunes militants actifs dans le mouvement de masse des années 1980 et appelle à la libération de tous les prisonniers politiques et la légalisation de tous les mouvements d’opposition ; pour résumer, la fin du régime d’apartheid.

Winnie Mandela dans une Afrique du Sud postapartheid : les zones d’ombre

Connue et reconnue pour son activisme politique, le parcours de Winnie Mandela est entaché de scandales qui ont longtemps embarrassé l’ANC. Le premier scandale accolé au nom de Winnie Mandela, concerne une violation des droits de l’homme, et ce pas uniquement de la part de l’ancien régime. Il prend ses racines dans un contexte d’appel à « l’ingouvernabilité de l’Afrique du Sud par tous les Sud-Africains » lancé par l’ANC en exil. Entre grèves, mouvements de masse, et multiplication d’une série d’états d’urgence, des groupes de jeunes s’organisent dans les townships, rendant ceux-ci particulièrement dangereux et pas seulement pour des raisons politiques. Soweto, où Winnie Mandela est désormais revenue, ne fait pas exception et voit émerger un groupe informel de « gangsters » sous le nom de « Mandela United Football Club » (MUTC). Sous tension et infiltré par des espions du régime ce « Club » devenu au fil du temps la « garde rapprochée » de Winnie Mandela se rend coupable d’exactions contre des jeunes, dont la tristement célèbre victime de 14 ans Stompie Seipie, kidnappé et assassiné.

Les journaux ayant révélé le drame furent accusés à l’époque de vouloir ternir la réputation de Winnie Mandela. Cependant, en 1989 est formé le Mandela Crisis Committee – dont un des membres fondateurs n’était autre que Cyril Ramaphosa – appelle cette dernière à libérer quatre autres jeunes détenus par ses gardes du corps, liés au MUTC. En 1996, la Commission Vérité et Réconciliation présidée par le révérend Desmond Tutu rendait responsable Winnie de la mort du jeune Seipie. Enfin, lors d’une interview accordée aux médias nationaux – SABC – le 3 avril, il révèle que la direction avait demandé à ce que le MUTC soit dissous ; ce que Winnie Mandela refusa. Le populisme, qui fut qualifiée quelques années plus tard de « populisme de salon », de Winnie Mandela est un positionnement politique qui a longtemps été un grand embarras pour le Congrès. Ses premiers discours d’une violence sans nom, datent de la fin des années 1980 – appel public à ce qu’on brûle les maisons et la pratique de la torture (mettre un pneu enflammé autour du cou de la victime) – et se poursuivront durant la campagne électorale à la veille des premières échéances électorales démocratiques de 1994 contre la communauté blanche, alors que le futur président prône la réconciliation. Pour finir, alors qu’elle est vice-ministre de la Culture dans le gouvernement Mandela, elle le critique avec virulence et ce décembre 1994, lors de la Conférence nationale du Congrès qui verra Thabo Mbeki devenir vice-président de l’ANC et donc le successeur de Nelson Mandela. Ces prises de position bien qu’appréciées par une grande majorité des Africains électeurs de l’ANC, pour preuve elle sera élue à la 5e place du Comité exécutif national du Congrès, lui vaudront d’être stoppée dans ce qui aurait pu être une ascension aux plus hautes instances de l’ANC et peut-être du pays, comme l’affirme Julius Malema de l’EFF, dont elle était très proche.

Enfin, et ce qui est ironique, celle qui dénonçait la corruption au sein de l’ANC en 2017, avait elle-même été accusée de fraude et de corruption. La première fois fut en 1992, alors qu’elle dirigeait le département des Affaires sociales de l’ANC, à la suite d’un audit, Winnie est soupçonnée d’avoir détourné des fonds en faveur de son amant de l’époque. Elle est forcée de démissionner de ses positions au sein de l’ANC et, plus dramatique, ce scandale embarrasse Nelson Mandela – à l’époque très impliqué dans les négociations avec le régime. Voulant préserver la réputation du parti, celui-ci décide de divorcer. Prononcé en 1996, le divorce fera dire au président Mandela à propos de son ex-épouse, qu’il « avait été très seul », faisant allusion aux infidélités de celle qui fut sa compagne de longue date. En 1996, elle est renvoyée du gouvernement pour avoir accepté 75 000 rands afin d’influencer l’attribution de contrats de logements à bas prix. Enfin, en 2003, elle est condamnée pour avoir permis à des employés fictifs de la Ligue des jeunes d’obtenir plus de 120 000 dollars de prêt bancaire. Obligée de démissionner de ses mandats de député et de présidente de la Ligue, elle se pose en victime du passé à cause de l’apartheid et aujourd’hui de l’ANC.

Winnie Mandela aurait-elle pu devenir la première présidente d’Afrique du Sud ?

Alors que les hommages se poursuivent en Afrique du Sud, une « petite musique » se propage à la fois au sein de l’ANC, et plus particulièrement au sein de la Ligue des femmes (ANCWL) et dans le second parti d’opposition, l’EFF, à travers la voix de Julius Malema. Si le second est depuis le départ de Jacob Zuma de la présidence, dans une provocation perpétuelle et un populisme qui tendrait à inquiéter, la présidente de l’ANCWL est à nouveau dans un rôle victimaire. Tous deux présentent Winnie Mandela comme victime d’une conspiration au sein de l’ANC qui l’aurait empêchée de devenir présidente de l’ANC et donc du pays.

Il faut rappeler outre les faits décrits plus haut, que l’arrêt net de sa carrière politique a sans doute été dû à ses prises de position. Winnie Mandela a joué, dès décembre 1994, des stratégies de tentative d’accès au pouvoir faisant d’elle parfois une « faiseuse de roi » – par revanche elle a soutenu Thabo Mbeki face à Cyril Ramaphosa lors de la course à la vice-présidence. Ce qui n’a pas empêché le premier d’éliminer son « alliée de circonstances » en 1996, en raison de son populisme. En décembre 1997, s’étant déclarée « spontanément » comme candidate à la vice-présidence face à Jacob Zuma, l’appareil considérant son acte comme un « acte de rébellion » et par-dessous tout prêt à étouffer l’intrusion d’un « populisme de salon » prend la décision de faire passer de 10 à 25 % de voix de l’ensemble des délégués pour être nommée à la candidature pour la vice-présidence de l’ANC. Pour finir, la « mère de la nation » n’a eu de critiquer de la gouvernance Mandela sous-entendant sans doute que Madiba aurait trahi la cause. Cependant, il faut lui reconnaître une qualité, sa loyauté à l’ANC et son parlé franc notamment lorsqu’elle avertit les leaders de l’ANC de ne pas se servir de l’apartheid comme unique responsable des inégalités en Afrique du Sud et prendre leurs responsabilités, dont la lutte contre la corruption et une meilleure vie pour tous !

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