L’Europe critique Bujumbura mais peut faire nettement plus

Ce jeudi, les Burundais doivent, par référendum, donner leur avis sur une réforme constitutionnelle. Mais ceux qui voudraient s’abstenir ou voter non font l’objet d’une répression sanglante.

Le président Pierre Nkurunziza organise ce jeudi au Burundi un référendum constitutionnel visant à renforcer son pouvoir et se maintenir en fonction jusqu’en 2034. Car les 5 millions d’électeurs burundais n’ont pas vraiment le choix : ils ont subi de multiples pressions les forçant à s’inscrire et à voter oui. Le premier vice-président, Gaston Sindimwo, avait ainsi affirmé en janvier que «  les opposants qui font campagne pour le non doivent être arrêtés car ce sont des rebelles aux instructions du chef de l’Etat  ». Cité dans un rapport de Human Rights Watch, l’administrateur de la commune de Gashoho avait de son côté indiqué lors d’un rassemblement : «  Quiconque dit quoi que ce soit contre le oui ou contre Pierre (Nkurunziza) ; frappez-le sur la tête et appelez-moi quand vous l’avez ligoté  ».

Quelle est l’ampleur de la répression ?

«  Le Burundi vit dans la peur, avec un terrorisme d’Etat, explique Vital Nshimirimana, délégué général du Forum pour le renforcement de la société civile au Burundi, une ONG en exil. Les forces de défense et de sécurité alliées aux 10.000 jeunes des milices Imbonerakure, liées au parti au pouvoir, répriment la population civile. Il y a eu plusieurs milliers d’arrestations arbitraires d’opposants ou supposés tels. On compte des centaines de disparitions forcées, et il est difficile d’établir le bilan des assassinats politiques car le pouvoir dissimule les corps : une ONG a documenté 1.900 noms mais d’autres évoquent 3.000 morts. La liberté de presse est aussi mise à mal : des radios indépendantes ont été détruites, et le pouvoir vient d’interdire la diffusion de la BBC Afrique et de la Voix de l’Amérique  ».

Dans son rapport datant du 17 avril, Human Rights Watch évoque le cas de Simon Bazimiana, mort en mars dernier après avoir été passé à tabac alors qu’il était détenu pour avoir refusé de s’inscrire en vue du référendum. Et celui de Dismas Sinzinkayo, tué en février par des jeunes Imbonerakure parce qu’il n’avait pas pu produire le reçu indiquant qu’il s’était bien inscrit pour ce vote. Par ailleurs, autre cas emblématique, le défenseur des droits humains Germain Rukuki a été fin avril condamné à 32 ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’Etat » après un procès irrégulier.

Quelle est l’origine de la crise actuelle ?

Rescapé d’une guerre civile atroce qui avait fait 300.000 morts entre 1993 et le début des années 2000, le Burundi avait retrouvé la paix et une certaine prospérité grâce aux Accord d’Arusha, conclus en août 2000 sous la houlette de Nelson Mandela. Ces accords réglaient les différentes étapes d’une transition pacifique, organisant de nouvelles institutions sur la base de quotas ethniques précisant la proportion de Hutus et de Tutsis.

Le président Nkurunziza, qui avait été élu en 2005, a détruit cet équilibre en décidant, en 2015, de briguer un 3e mandat présidentiel, interdit par la Constitution découlant d’Arusha. Les nombreux manifestants qui osaient protester contre ce projet ont été brutalement réprimés. Pour tenter de faire pression sur le président, les pays partenaires du Burundi ont suspendu leur aide au développement et isolé le Burundi. Sans effet.

Que contient la réforme de la Constitution voulue par le président ?

« Ce projet vise à démanteler une large part des équilibres issus des accords d’Arusha, qui veillaient à ce que Hutus et Tutsis participent au pouvoir selon une clé 60/40, souligne Brune Mercier, directrice d’EurAc (Réseau européen pour l’Afrique centrale). Pour que la minorité puisse se faire entendre, la majorité parlementaire avait été fixée aux 2/3 : selon le projet de réforme, elle sera remplacée par une majorité absolue  ».

«  Les pouvoirs du président seront renforcés, poursuit Brune Mercier. Jusqu’ici, seuls deux mandats de 5 ans étaient autorisés. Dorénavant, ce seront deux mandats de 7 ans consécutifs, avec la possibilité, après une pause, de briguer de nouveaux mandats. Par ailleurs, actuellement, le président est secondé par deux vice-présidents, se partageant des pouvoirs importants, l’un étant issu de l’opposition. Or le vice-président issu de l’opposition sera privé de ses pouvoirs. Enfin, alors que le Service national de Renseignement était jusqu’ici, comme l’armée et la police, basé sur une répartition ethnique égale entre Hutus et Tutsis, le Renseignement ne devra plus se plier à cette règle. Et dans cinq ans, le Sénat décider s’il est pertinent ou non de conserver ce système global de quotas ethniques. Tout cela nous semble dangereux  ».

Que peut faire l’Union européenne ?

«  Federica Mogherini, la Haute représentante de l’UE, a récemment dénoncé le climat de répression au Burundi, analyse Brune Mercier. C’est positif, mais l’UE peut faire plus. Alors qu’elle a suspendu sa coopération, elle continue pourtant à financer le pouvoir en place à Bujumbura en soutenant financièrement, via l’Union Africaine (UA), les troupes burundaises participant à la mission de la paix en Somalie. Car ces fonds, destinés à payer les militaires, sont détournés par le gouvernement. L’UE soutient également la médiation menée par l’East African Community, qui ne fonctionne absolument pas faute de volonté politique régionale. Il faut cesser les frais et pousser l’UA à mettre en place un autre type de dialogue. L’UE, qui sanctionne déjà des responsables burundais, doit élargir ses sanctions à d’autres individus. Elle devrait aussi faire preuve de souplesse pour donner des moyens de fonctionner à des ONG burundaises en exil ayant perdu leur homologation burundaise. Les courageux défenseurs des droits humains restés au Burundi ont aussi besoin d’aide, en toute discrétion. Enfin, les 400.000 Burundais réfugiés à l’étranger vivent dans un grand dénuement : selon le HCR, c’est la crise la moins financée. L’UE pourrait utiliser une partie des fonds qu’elle ne verse plus au gouvernement burundais pour venir en aide à ces exilés ».

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