Quelques jours avant la réunion de Paris qui a débouché sur un accord de principe sur l’organisation de l’élection présidentielle et des législatives en décembre, Dakar a accueilli du 11 au 13 mai un dialogue interlibyen qui a permis de faire avancer les dossiers. Les perspectives de règlement de la crise dans l’ex-Jamahiriya semblent cependant toujours aussi lointaines, accentuant l’inquiétude de ses voisins, qui sont sur le qui-vive.
Ce n’est pas encore la paix, mais elle n’a jamais été aussi présente que lors du dialogue interlibyen entamé à Dakar les 11, 12 et 13 mai sous l’égide du président sénégalais, Macky Sall. L’affaire avait mal commencé. Avant même le début de la rencontre, l’initiative de la Fondation Brazzaville est la cible de violentes critiques de la part de journaux égyptiens et émiratis qui dénoncent une « manœuvre diabolique » visant à déstabiliser le maréchal Khalifa Haftar. Le patron de l’Est libyen est soutenu, entre autres, par les autorités égyptiennes.
Désarroi à Dakar. Les attaques font craindre aux participants, dont beaucoup vivent en exil au Caire, à Istanbul ou à Tunis, la désapprobation, voire des représailles, des parties libyennes non consultées.
Marché de l’illicite à ciel ouvert
Les émissaires du maréchal Haftar, qui avaient effectué le déplacement jusqu’au Sénégal, boudent la conférence. Impossible de leur faire quitter leur chambre. Impossible de leur faire préciser leur position sur les discussions. Les questions d’ingérence ont dominé l’ensemble de la rencontre, rebaptisée Dakar 1 par les participants.
Le même week-end, alors que s’achèvent les discussions au Sénégal, l’armée algérienne effectue à Djanet un exercice tactique avec des munitions réelles. La frontière libyenne est à moins de 100 km, le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah s’est déplacé en personne. La zone est surveillée comme le lait sur le feu. Sur le plan militaire comme sur le plan diplomatique.
« Nous avons besoin d’une Libye stable et d’institutions libyennes fortes pour relever les défis qui se posent à la région, notamment la lutte contre le terrorisme et le crime organisé » souligne le ministre des Affaires étrangères algérien, Abdelkader Messahel
La veille de l’exercice, sur les hauteurs d’Alger, le ministre des Affaires étrangères Abdelkader Messahel reçoit Ghassan Salamé, représentant spécial du secrétaire général de l’ONU en Libye et chef de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul). À la sortie, Abdelkader Messahel confirme l’inquiétude des pays de la région : « Nous avons besoin d’une Libye stable et d’institutions libyennes fortes pour relever les défis qui se posent à la région, notamment la lutte contre le terrorisme et le crime organisé. »
« Le problème n’est pas tant la frontière elle-même que le trafic qui s’opère dans la bande sahélo-saharienne », détaille un ancien ministre algérien. Armes, drogues, trafic de migrants… Le Sahel est un marché de l’illicite à ciel ouvert. Dont les différentes parties se partagent les subsides. « Les Toubous tiennent le trafic d’êtres humains via les réseaux de passeurs », accuse le même ministre.
Un écosystème menaçant pour la région et périlleux pour la Libye elle-même. « Le plus dangereux [pour la Libye], c’est cette économie de guerre qui entretient la violence, les groupes armés, les réseaux mafieux, les hommes d’affaires et les politiques corrompus », confie à Jeune Afrique Assia Bensalah Alaoui, ambassadrice itinérante du roi du Maroc. Les parties libyennes en ont conscience.
« Dakar 1 »
À Dakar, l’accent est mis sur la protection des richesses du pays, leur répartition plus équitable, la récupération des biens spoliés et la fin du pillage par les puissances extérieures. Les trafics en tous genres, et en particulier celui du pétrole, sont à la source de l’essentiel des revenus dont disposent les groupes armés.
« Dakar 1 » a-t-il apaisé les pays de la région ? À voir. Le fait même de rassembler 21 figures politiques de tous bords et de la société civile libyenne n’allait pas de soi. Le risque était d’exacerber les tensions, voire d’en créer de nouvelles. Le rendez-vous accouche finalement d’une déclaration présentant ce qui pourrait partiellement ressembler aux lignes fondatrices d’un nouvel État libyen. Une première en sept ans.
Onze des treize points essentiels à la reconstruction ont été rapidement approuvés, dont l’appui à un référendum actant le projet de Constitution, d’institutions militaires, sécuritaires, judiciaires et administratives. Les participants, unanimes, ont aussi acté la nécessité de démanteler les groupes armés et de permettre la réinsertion de leurs membres dans la vie civile.
Le cas de Seif el-Islam
Voilà pour les intentions. Mais le diable se cache dans les détails. Pierre d’achoppement : le sort de Seif el-Islam Kadhafi, candidat à la présidentielle. Les « septembristes » – en référence à la révolution libyenne de septembre 1969 menée par l’ancien « Guide » – ont exigé que le fils bénéficie de l’amnistie à venir.
La proposition – âprement défendue par Hassen El Mabrouk, de Zintan, par Hussein Souaïdi, représentant des Touaregs, par l’universitaire et idéologue Ahmad El Houderi et par certaines tribus comme les Warfalla et les Toubous – a perturbé les discussions et suscité de vives réactions.