Des accusations et contre-accusations entre le Burundi et le Rwanda aux tensions entre celui-ci et Kampala

Des accusations et contre-accusations entre le Burundi et le Rwanda aux tensions entre celui-ci et Kampala, de la demande par le Burundi du sommet extraordinaire sur le conflit rwando-burundais aux élections de 2020 au Burundi, etc. Zachary Muburi-Muita, Secrétaire Exécutif de la CIRGL, revient sur les questions préoccupantes au sein de la CIRGL dans cette exclusivité avec Iwacu. 

Gitega reproche à Kigali d’être à l’origine de la déstabilisation depuis 2015 du Burundi et Kigali accuse les autorités burundaises de soutenir les FDLR. Sur base des faits constatés, quelle est votre appréciation ? 

C’est vrai qu’il y a eu des accusations et des contre-accusations entre ces deux pays et la CIRGL est bien placée pour les analyser quand elles se produisent. Nous avons un mécanisme de vérification conjointe (MVJE) dont le bureau est basé à Goma en RDC et il est composé d’experts militaires de tous les États membres. Il y a également à Goma le Centre de Renseignement Conjoint. C’est un bureau composé d’experts de renseignement en provenance de tous les États membres. Leur travail consiste à collecter des renseignements là où il y a des accusations et contre-accusations. Ils présentent leurs rapports aux chefs de renseignement.

Ils font un audit lorsqu’il y a des accusations et contre-accusations, en particulier des incursions transfrontalières ou des activités des mouvements rebelles. Ils sont invités par un Etat membre pour enquêter sur les accusations et contre accusations. Ensuite, ils produisent un rapport qui est remis aux ministres de la Défense des Etats membres de l’organisation.

Quel a été leurs conclusions ?

Pour ce cas, l’EJVM a été chargé d’enquêter sur les accusations et contre-accusations entre le Burundi et le Rwanda et a présenté ses rapports dans l’attente d’une action politique.

Le gouvernement burundais continue d’exiger un sommet extraordinaire sur le conflit entre le Rwanda et le Burundi. La CIRGL, souscrit-elle à cette demande ? Si oui, quelles sont les démarches en cours ? 

Bien sûr, si un Etat membre demande une action, le secrétariat doit l’appuyer. Nous sommes ici pour mettre en œuvre les souhaits des Etats membres avancés soit individuellement soit collectivement. La CIRGL est un mécanisme politique créé pour promouvoir de bonnes relations entre les Etats membres de la région. La demande du Burundi a été transmise au président actuel de la CIRGL, qui est le président de la RDC. Nous attendons de cette autorité la convocation des réunions.

Si c’est un sommet, c’est le président de l’organisation qui a la prérogative de le convoquer. Cependant, en tant que secrétariat de la CIRGL, nous appuyons ce souhait et le président actuel de l’organisation en a pris acte.

En juillet dernier, le gouvernement burundais a accusé Kigali d’avoir laissé son avion militaire survoler le territoire burundais. La CIRGL a-t-elle enquêté sur ce sujet? 

Oui, c’est l’un des incidents qui ont fait l’objet d’une enquête du Mécanisme conjoint de vérification à Goma. Des experts militaires sont venus au Burundi. Ils sont allés à la zone frontalière et au Rwanda pour enquêter sur cet incident particulier. Ils ont rédigé un rapport qui a été soumis aux ministres de la Défense. Nous espérons que cette question sera inscrite à l’ordre du jour de la session qui se tiendra au cours des deux prochains mois. Avec une équipe expérimentée comme l’EJVM, il peut déterminer si un incident a été commis par erreur ou de manière délibérée et c’est aux ministres de Défense des Etats membres de l’organisation de s’y prononcer. Mais, les rapports du mécanisme EJVM sont très considérés.

Les autorités rwandaises accusent Kampala de soutenir leurs opposants de RNC de Kayumba Nyamwasa et les autorités ougandaises accusent à leur tour Kigali d’espionnage. Quelles sont les démarches en cours pour la normalisation de leurs relations? 

Nous sommes au courant de ces accusations et contre-accusations entre le Rwanda et l’Ouganda et c’est une situation très désolante, car nous déplorons toute montée de tensions entre les Etats membres.

Quand il y a de bonnes relations politiques, le commerce est possible et avec celui-ci, il y a augmentation des richesses et cela contribue à l’amélioration du quotidien des habitants de la région. Le but de l’organisation régionale est de faciliter la libre circulation des biens et des personnes. Ainsi, à cause de cette situation déplorable, le président de la CIRGL a envoyé le ministre des affaires étrangères de la RDC à Kampala et à Kigali pour s’entretenir avec les autorités de ces deux pays. La CIRGL a fait cette intervention initiale et en coulisses mais il y a beaucoup d’initiatives qui se font pour améliorer les relations politiques entre le Rwanda et l’Ouganda. Aucun de ces pays ne nous a demandés, en tant que secrétariat de la CIRGL, d’enquêter sur ces allégations. Nous n’agissons que lorsqu’un des États membres nous invite à aller enquêter sur certaines accusations ou à y remédier. Nous n’avons donc pas été invités et n’avons pas été sur le terrain, mais au niveau politique, le président actuel de la CIRGL a fait les premiers pas pour s’adresser aux dirigeants politiques des deux pays en vue d’améliorer et de normaliser leurs relations bilatérales.

Récemment, le président kényan, Uhuru Kenyatta, s’est rendu en Ouganda et au Rwanda. Le but de sa visite serait-il de trouver une solution aux relations tendues entre les deux pays? 

En plus d’appartenir à la CIRGL, l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi sont membres de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Est (EAC). Ainsi, les membres de l’EAC et de la CIRGL se chevauchent. La première est une communauté économique régionale et lorsque les relations politiques entre les Etats membres se détériorent, cela entrave le commerce. Le président Kenyatta a été à Kampala et à Kigali et au moment où je vous parle, le président Museveni est au Kenya. Leurs échanges portent sur beaucoup d’autres questions telles que les infrastructures, la circulation libre des biens et des personnes.

Mais naturellement, de tels cas de tensions politiques seraient également à l’ordre du jour pour améliorer les moyens de subsistance de la population de la région, ce qui ne peut être fait tant que les relations entre les États membres sont mauvaises. Bien que la CIRGL fasse sa part, l’EAC intervient également, car l’intégration régionale ne pourra pas être promue et le développement des infrastructures ne sera pas possible si les relations politiques se détériorent.

A voir la détérioration des relations entre le Burundi et le Rwanda d’une part et entre le Rwanda et l’Ouganda d’autre part, qu’est-ce que vous proposez pour impulser une dynamique d’apaisement?

C’est regrettable que les relations politiques entre ces pays soient détériorées. Encore une fois, je souligne que la raison d’être de la CIRGL est de promouvoir de bonnes relations. Nous avons parcouru un long chemin par rapport aux relations qui prévalaient avant la création de la CIRGL. Il y avait des pays qui étaient ouvertement en guerre les uns contre les autres. Cette époque a été qualifiée de troisième guerre mondiale en Afrique. Plusieurs pays avaient des armées en RDC se battant pour ou contre le gouvernement.

Depuis la création de l’organisation, bien que nous ayons ces problèmes de mauvaises relations, nous n’avons aucun pays ouvertement en guerre avec un autre. Sous cet angle seulement, nous pourrions dire que l’amélioration des relations entre les Etats membres de la CIRGL est un grand succès.

Dans une année, le Burundi organisera des élections. Quel message pouvez-vous donner à la classe politique burundaise? 

Plusieurs pays de la CIRGL vont organiser des élections et ces dernières sont un exercice crucial au monde entier. Nous appelons les politiques burundais tout comme ceux des autres pays, surtout à l’approche de la période électorale à placer le pays et les peuples au-delà des différences politiques.

Ils ne doivent pas sacrifier le bien-être de la nation et du peuple au profit des différences politiques. Peu importe l’ampleur des différences, elles ne devraient pas être mises au-dessus du pays. Si, par exemple vous prenez le Kenya, mon pays d’origine, à travers le président Kenyatta et le chef de l’opposition Laila Odinga, vous pouvez voir que même les plus grands ennemis peuvent se rassembler, se serrer la main et faire prévaloir l’intérêt national.

L’Ethiopie et l’Erythrée sont un autre exemple. Ils étaient des ennemis farouches depuis 20 ans et des dizaines de milliers de personnes ont perdu la vie dans des guerres entre ces deux pays. A présent, les dirigeants ont tourné la page et ont décidé de placer les intérêts de leurs pays en premier lieu, ce qui est très positif pour la région. Un autre exemple est la transition pacifique en RDC, qui implique un impact positif sur l’ensemble de la CIRGL.

Et à la jeunesse ? 

J’appelle les jeunes burundais à se comporter comme des patriotes, à se conduire de manière responsable pendant la période électorale, à ne pas se laisser manipuler par des forces négatives et à être des agents de changement positif, cela dans la perspective d’un avenir certain.

Dans tous les pays, pendant la période électorale, les politiciens utilisent parfois les jeunes. Ceux-ci doivent éviter toute activité pouvant les diviser, rester positifs et s’engager plutôt dans la consolidation de leur pays, car l’avenir leur appartient. Je les exhorte à être des agents de changement positif pour que leur pays puisse concurrencer ses pays voisins, dans l’EAC ou dans la CIRGL.

Avez-vous un message particulier aux médias ? 

Je les appelle à s’assurer qu’ils ne sont un instrument d’aucune personne quelle qu’elle soit. Nous avons vu des cas où les médias ont été utilisés pour allumer le feu surtout pendant la période précédant les élections.

Les médias ne doivent pas brûler leur pays pour pouvoir vendre ou devenir plus célèbres. Quand le feu brûle, il ne fait pas de distinction entre journaliste, diplomate ou autre personnalité. Nous devrions tous nous assurer que nous réduisons les conflits à travers des engagements qui construisent nos pays.

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