Jacob Zuma : le plus long « exit » de l’histoire sud-africaine

ANALYSE. Avant la crise actuelle, née du refus du président Zuma de démissionner sous la pression de l’ANC, il y a eu le départ anticipé de Thabo Mbeki en 2008. Entre-temps, le système Zuma a prospéré.

Alors qu’il y a quelques mois encore, le président Zuma à la veille des élections du parti ANC affirmait au cours d’une interview qu’il n’était pas souhaitable pour l’Afrique du Sud d’avoir deux centres de pouvoir – Luthuli House (quartier général de l’ANC) et Union Building (siège du gouvernement sud-africain à Pretoria) –, celui-ci ne semble pas pressé de quitter de manière honorable la présidence, en dépit des négociations entamées avec le Comité national exécutif de l’ANC et le président Cyril Ramaphosa.

Ce contexte difficile n’est pas une première pour le pays, qui presque 10 ans auparavant assistait à la sortie prématurée de l’ex-président Thabo Mbeki, 9 mois avant les échéances électorales sud-africaines de 2009, qui ont porté au pouvoir l’actuel président Zuma. En échouant à se maintenir à la tête de l’ANC en décembre 2007 (conférence nationale de Polokwane) face au « rouleau compresseur » Zuma, il était devenu intenable pour Mbeki de s’atteler aux affaires gouvernementales, d’autant plus que les dires d’un juge (le juge Chris Nichloson) allaient sceller le sort de Thabo Mbeki ; en déclarant que les premiers ennuis judiciaires de Jacob Zuma (accusations pour viol) étaient en grande partie dus à une interférence du président de l’époque, ce juge donna indirectement les moyens à la direction du parti d’abattre politiquement Mbeki et de changer l’avenir du pays pour la décennie à venir. Face à la pression de la direction de l’ANC et parce que faisant passer les intérêts du pays et du parti au-dessus des siens, le président Mbeki fit le choix, en septembre 2008, de démissionner sans toutefois oublier une leçon politique et historique à tous ses détracteurs : « l’histoire serait la seule juge et fera la lumière sur la véritable personnalité politique de Jacob Zuma ».

Au vu des événements actuels, l’histoire lui donne raison et nous amène à nous interroger sur les raisons pour lesquelles Jacob Zuma prolonge l’agonie politique de l’ANC et de l’Afrique du Sud.

« Se soumettre ou se battre » : le choix de se battre de Jacob Zuma

Contrairement aux apparences au lendemain de la victoire de Cyril Ramaphosa face à Nkosazana Dlamini-Zuma, soutenue par le président Zuma, ce dernier n’acceptera jamais la nouvelle donne politique sans se battre, même s’il doit tout perdre. En effet, en tant que président de l’ANC, Ramaphosa et la direction de l’ANC ont offert de nombreuses portes de sortie au président Zuma dans le but d’éviter toute humiliation et ne surtout pas laisser la main du « Zexit » à l’opposition, ce qui pourrait affaiblir politiquement l’ANC en prévision des prochaines élections (2019). Si Ramaphosa est connu et reconnu pour ses qualités de négociateur, Zuma est quant à lui très bien connu pour sa capacité à résister.

Affaiblit politiquement compte tenu de sa réputation sulfureuse, pour cause de corruption, de mauvaise gouvernance et, le pire de tout, pour avoir permis à une minorité d’individus (la famille Gupta) et sa famille, dont son fils Duduzane proche des Guptas, d’avoir largement participé et bénéficié de ce qui est perçu comme le plus grand scandale en Afrique du Sud, le « State Capture », Zuma semble imposer son rythme en dépit de la défiance des Sud-Africains qui n’aspirent qu’à une chose : qu’il parte, voire qu’il soit jugé et enfin condamné.

Jacob Zuma n’a plus rien à perdre politiquement. Mais il est exposé judiciairement, et il n’est pas le seul. Les bénéficiaires de ses largesses pourraient également être sous le coup de lourdes condamnations, s’ils sont jugés coupables, et pourraient surtout perdre tous leurs intérêts économiques (illégalement gagnés). Il n’est donc pas surprenant que Zuma joue la montre alors qu’il lui a été donné 48 heures pour démissionner.

Animal politique blessé, aux abois, Jacob Zuma n’a aucun sens de l’intérêt commun à l’instar d’un Thabo Mbeki démissionnaire. Il exige des conditions irréalistes, prenant en otage à la fois le pays, mais également son propre parti, en sapant ainsi l’autorité du parti et de Cyril Ramaphosa, au point que nous pourrions nous demander s’il est dans un déni ou s’il considère qu’il n’est responsable en rien dans sa propre chute.

Les conditions irréalistes de Jacob Zuma face aux risques d’une humiliation politique

Ce qui nous semble être des conditions irréalistes n’est qu’une logique qui est propre à Jacob Zuma et qui peut être résumée ainsi : se protéger des « foudres » de la justice sud-africaine ; faire payer ses frais de justice par les contribuables sud-africains ; protéger sa famille et ses partisans ayant bénéficié de « juteux contrats » ; et enfin « empoisonner » la prise de pouvoir d’un Cyril Ramaphosa et de la nouvelle direction du parti, dont la patience est soumise à rude épreuve.

En dépit de conditions fort avantageuses en termes de garanties matérielles et financières dont dispose tout ex-président sud-africain, Jacob Zuma n’a pas hésité à exiger une immunité judiciaire, ce qui est nullement les prérogatives du parti ANC. En dépit de ses « promesses », qui au fond n’engagent que la direction de l’ANC et Cyril Ramophasa, Jacob Zuma fait face aujourd’hui à la décision unanime de la direction ANC de le « rappeler », c’est-à-dire de « forcer le chef de l’État à démissionner de sa position de président de la République sud-africaine ». Il n’est pour l’instant sous aucune obligation constitutionnelle, ce dont nous pourrions parier, il est tout à fait conscient.

En dépit du risque d’une humiliation politique et publique – ce que souhaite au fond les Sud-Africains –, Jacob Zuma devra composer, s’il s’obstine, avec l’opposition sud-africaine qui appelle au vote d’une motion de censure au Parlement – la présidente de l’Assemblée nationale Baleka Mbete ayant annoncé que la demande du Parti Economic Freedom Fighters de Julius Malema sera considérée ce jour – ou, par la voix du Democratic Party (DA), premier parti d’opposition, à la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections démocratiques anticipées.

Aujourd’hui, le destin politique de l’Afrique du Sud est entre les mains d’un Jacob Zuma, réfractaire, d’un ANC et de Cyril Ramaphosa en but à la volonté d’une bataille féroce menée par Zuma, et d’une opposition qui finalement ne sait s’unir que dans son combat contre Jacob Zuma et espérant bénéficier de cette tragicomédie politique de la fin de l’ère Zuma.

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