Afrique du Sud : ce que l’ANC doit aux femmes

ANALYSE. Populaire aujourd’hui, Nkosazana Dlamini-Zuma s’inscrit dans le sillage de figures féminines déterminantes dans les luttes politiques, économiques et sociales de l’ANC et de la nation arc-en-ciel.

À l’heure où l’Afrique du Sud est en train d’écrire une nouvelle page de son histoire avec, à sa tête, le nouveau président Cyril Ramaphosa, une autre personnalité se trouve au centre des débats : le Dr Nkosazana Dlamini-Zuma, ex-épouse du président démissionnaire Jacob Zuma. Si elle avait été élue plus tôt en décembre 2017 à la tête de la nation arc-en-ciel, elle serait devenue la deuxième femme à diriger un État africain, après l’ancienne présidente du Liberia Ellen Johnson Sirleaf (2006-2018). Mais le Congrès national africain (ANC), plus vieux parti politique du continent, fondé en 1912, en a décidé autrement. Que nous dit le parcours de Nkosazana Dlamini-Zuma sur le rôle des femmes sud-africaines dans les luttes pour la liberté du pays ? À quel prix peut-on gravir les échelons et surtout comment l’histoire des femmes sud-africaines est-elle significative des combats menés ici et là en Afrique ?

Un engagement politique de longue date

L’idée ici n’est pas de faire de la politique-fiction sur ce qui aurait pu arriver, mais de mettre en exergue l’engagement des Sud-Africaines en politique. L’histoire politique de l’Afrique du Sud est trop souvent conjuguée au masculin. Ne dit-on pas que l’Histoire est racontée par les hommes pour les hommes et que les femmes dans cette Histoire sont forcément marginalisées. L’Histoire du continent africain n’y échappe pas, bien qu’une tendance inverse tende à émerger, mais, selon nous, trop lentement et trop peu.

Le nouveau président élu du Congrès national africain (ANC) et actuel vice-président sud-africain Cyril Ramaphosa est félicité par Nkosazana Dlamini-Zuma lors de la 54e conférence de l’ANC à Johannesburg le 18 décembre 2017. © AFP/Mujahid Safodien

L’entrée de Nkosazana Dlamini-Zuma et d’autres femmes, telles que Lindiwe Nonceba Sisulu – nouvelle ministre des Relations internationales et de la Coopération –, dans la compétition politique ANC n’est aucunement le fruit du hasard. Elle participe à une tradition historique qui remonte bien avant la lutte antiapartheid. Les premiers engagements des Sud-Africaines – notamment les Africaines – datent des années 1910. Par la suite, elles se sont toujours engagées dans les organisations politiques, ainsi que dans le mouvement syndical et autres organisations de la société civile. Bien qu’évoluant dans un carcan patriarcal, elles n’ont jamais attendu « l’autorisation des hommes » pour revendiquer leurs droits – et ceux de leurs enfants –, considérant sans doute que la femme ne pourrait être mieux servie que par elle-même. Cette tradition féminine de l’engagement politique en Afrique du Sud a eu pour résultat – et c’est ce qui est paradoxal dans un pays où la moitié de la population sud-africaine est encore trop discriminée et doit faire régulièrement face à la violence des hommes – l’écriture d’une Constitution protectrice envers les femmes dans un contexte postapartheid multiracial et supposément non sexiste. A été établie une Commission pour l’égalité entre les femmes et les hommes – Commission of Gender Equality – aux termes de la section 187 de la Constitution de la République sud-africaine, dans le but de construire une société libre de toutes oppressions contre les femmes et les inégalités.

Les femmes du Congrès national africain (ANC) manifestent durant la visite du président Nelson Mandela après une série de meurtres en série à Boksburg, à l’est de Johannesburg, le 21 septembre 1995. © AFP/Gary Bernard

Une histoire de femmes engagées

Contrairement à la légende véhiculée dans les récits historiques, l’engagement des femmes en politique ne date pas de la création de la Ligue des femmes de l’ANC – ANC Women League (ANCWL) – et n’a pas été non plus un « long fleuve tranquille ». Stigmatisées en raison de leur identité raciale, majoritairement les Noires, les Sud-Africaines le sont également sur le plan économique, car non reconnues comme « actrices économiques à part entière » et encore moins sur le plan politique, et pas uniquement par les régimes en place, mais aussi par les gouvernements coloniaux et le régime d’apartheid. En effet, l’organisation politique qu’est l’ANC, dès sa création en 1912, écarte déjà les femmes de ses rangs et finalement de ses préoccupations en termes de revendications politiques et d’égalité entre tous, c’est-à-dire entre les Blancs et les Africains, oubliant au passage les femmes.

Dans un contexte de conquêtes coloniales territoriales et avec l’industrialisation de l’Afrique du Sud au XIXe siècle, à la suite de la découverte de minerais, toute la société entre dans une mutation économique ; les Africains devenant une main-d’œuvre sous-qualifiée et donc bon marché. Les femmes quant à elles, ayant jusqu’à présent été cantonnées à la sphère privée comme « reproductrices » et gardiennes de la famille, n’occupent que des emplois de domestiques ou dans les entreprises avec les plus bas niveaux de salaires. Parallèlement se greffe une mutation politique avec les prémices d’une Afrique du Sud blanche (mai 1910) – près de 30 ans avant l’arrivée du régime d’apartheid (1948) – et le vote des premières lois discriminatoires, dont celles qui restreignent les mouvements des populations africaines, notamment ceux des hommes. Or, dans l’ancien État libre d’Orange – actuelle province du Free State –, les femmes sont soumises elles aussi à cette loi alors qu’elles ne sont pas censées l’être au passage de cette législation. Cette mesure pousse aux premières mobilisations des Africaines indépendamment des leaders politiques ANC, mécontents de l’action des femmes et trop occupés de leurs côtés à se mobiliser contre la loi de 1913 expropriant la majorité de la population noire des meilleures terres au profit de la minorité blanche. Alors que leurs droits – dont le droit de vote – sont remis en question par les autorités coloniales, les Africains eux-mêmes ne se comportent pas différemment avec « leurs » femmes, faisant ainsi preuve d’un conservatisme sans commune mesure qui va durer jusqu’en 1940. En dépit de ce « machisme », les Africaines poursuivent leur mobilisation et créent la toute première Ligue des femmes – Bantu Women’s League (1918), qui deviendra dans les années 1940 l’ANCWL.

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