RDC: nombreuses zones d’ombre un an après l’assassinat des experts de l’ONU

Il y a un an jour pour jour, aux environs de 17h, heure locale, deux experts des Nations unies, l’américain Michael J Sharp et la suédoise Zaida Catalan, ont été sauvagement assassinés non loin de Bunkonde dans la province dans du Kasaï-Central, en pleine insurrection des adeptes du chef Kamuina Nsapu. Depuis, leurs accompagnateurs congolais, Betu Tshintela, Isaac Kabuayi et Pascal Nzala sont toujours portés disparus. Un procès a été ouvert en République démocratique du Congo le 5 juin 2017, les audiences sont suspendues depuis le 22 octobre. Le secrétaire général de l’ONU a d’abord nommé un comité d’enquête qui a rendu un premier rapport puis un procureur canadien et des experts pour suivre cette procédure congolaise.

Pour Kinshasa, l’affaire est simple : les experts de l’ONU n’ont pas averti et consulté les autorités, ils se sont rendus dans une zone dangereuse tenue par des « terroristes ». C’est ainsi qu’elles qualifient les adeptes du chef insurgé Kamuina Nsapu, tué des mois auparavant par l’armée congolaise, le 12 août 2016. Malgré sa mort, les populations de certains villages se sont soulevées dans cinq provinces. Une insurrection réprimée dans le sang. Michael Sharp et Zaida Catalan sont partis au Kasaï-Central enquêter sur l’origine des violences.

« Nous pensons que ceux qui sont derrière l’assassinat de Zaida et Michael, ce sont ceux qui tuent au Kasaï, affirme la mère de Zaida Catalan, Maria Morseby, jointe par RFI. Nous espérons que les auteurs de ces violences seront arrêtés et que l’impunité prendra fin. On le croit parce qu’ils étaient en train d’enquêter sur ces atrocités, des crimes de guerre et ils étaient les enquêteurs derrière les sanctions. Nous pensons qu’ils ont pu faire peur à certaines personnes qui commettent ces atrocités. »

Pour les autorités congolaises, en tout cas, les miliciens Kamuina Nsapu sont à l’origine de ce double assassinat. Un scénario également retenu par un comité d’enquête de l’ONU. Les deux experts seraient tombés sur des villageois, miliciens depuis quelques mois, qui les auraient dépouillés, détenus pendant des heures avant de se décider à les tuer. Ils auraient pensé à filmer le meurtre en caméra cachée. Michael Sharp et Zaida Catalan auraient juste été au mauvais endroit au mauvais moment.

L’autre version

Mais ce n’est pas ce qui ressort de l’enquête de RFI et Reuters sur la base d’éléments de preuves qui sont entre les mains de la justice militaire congolaise et de l’ONU.

Quand ils arrivent à Kananga le 8 mars 2017, Michael Sharp et Zaida Catalan ne se doutent pas que Jean Bosco Mukanda, principal témoin de leur meurtre trois jours plus tard, échange déjà avec un colonel de l’armée congolaise, Jean de Dieu Mambweni. Celui qui va aider les experts à organiser cette mission qui va leur coûter la vie. Plus troublant encore, le futur témoin du meurtre, un ex-chef de milice et informateur de l’armée, parle aussi déjà avec Vincent Manga, l’un des chefs coutumiers qu’il va accuser de cet assassinat. Il y a, autour des experts, tout un réseau d’agents de l’Etat et d’affiliés qui communiquent entre eux et vont les suivre pas à pas…

Outre le colonel, l’informateur de l’armée, il y a des agents de renseignement ou ex-agents de renseignements, leur présumé traducteur Betu Tshintela ou son cousin José Tshibuabua. Ce sont eux qui vont mentir aux experts la veille de leur mort sur la situation et les conditions de sécurité à Bunkonde. Si l’experte suédoise a été dépouillée par des miliciens, elle est toujours en possession de son portable en main à 16h49. Elle appelle à l’aide sa famille. 26 minutes plus tard, à 17h15, le témoin-vedette Jean Bosco Mukanda confirme à l’armée congolaise la mort des deux experts et de leurs accompagnateurs congolais.

Avant même l’annonce de la disparition des deux experts, la police judiciaire avait débarqué à la mi-journée, le 13 mars 2017, à l’hôtel où Michael Sharp et Zaida Catalan séjournaient. Au bureau de la Monusco à Kananga, le personnel onusien, qui n’avait aucune certitude sur le sort de ses deux collègues, avait été estomaqué d’apprendre qu’une enquête était déjà ouverte pour « décès ». Le gouvernement congolais a été le premier à communiquer sur tout, à annoncer leur mort, à diffuser la vidéo de leur meurtre.

La suspension du procès interroge

C’est la Monusco qui avait retrouvé les corps des deux experts de l’ONU deux semaines après leur disparition. Grâce à l’aide d’un ancien chef de milicien et informateur de l’armée congolaise. L’omniprésence de Jean Bosco Mukanda intrigue dès le mois de mars. Il a tout vu, sait tout et désigne même les suspects que la justice militaire congolaise s’empresse d’arrêter. L’ONU est un temps rassurée quand elle obtient la réquisition de relevés téléphoniques, y compris ceux d’un informateur de l’ANR et de deux colonels de l’armée congolaise. Et pourtant un comité d’enquête mis sur pied par New York écarte ces fadettes, ne mentionne pas que des agents de l’Etat et affiliés ont organisé la mission des experts, qu’ils ont menti pour les convaincre de prendre la route.

Ce comité d’enquête de l’ONU reprend le scénario décrit par l’informateur de l’armée congolaise Jean Bosco Mukanda. A savoir que des villageois, miliciens depuis quelques mois à peine, auraient eu l’idée de filmer l’assassinat des experts en caméra cachée, après les avoir détenus pendant plusieurs heures, sans les inquiéter, sans doute pour leur voler leur argent. Si le secrétaire général de l’ONU refuse à ce jour de réviser le rapport de ce comité, il a nommé, après négociations avec les autorités congolaises, un procureur canadien Robert Petit et des experts pour évaluer et soutenir la procédure judiciaire congolaise.

La ministre suédoise des Affaires étrangères a déjà déclaré qu’elle serait prête à soutenir un nouveau mécanisme d’enquête internationale si toute la lumière n’était pas faite. Il y a quelques semaines, l’ambassadrice américaine auprès des Nations unies, Nikki Haley, avait interpellé le chef de la diplomatie congolaise, lui demandant ce que son président Joseph Kabila avait fait de sa liste de suspects, sans donner plus de précisions.

Le 5 juin, un procès a débuté à Kananga avec quatre accusés, ils sont aujourd’hui des dizaines. Un seul figure sur la vidéo du meurtre : Evariste Ilunga qui fuit au premier coup de feu. Le principal témoin du procès qui l’accuse, Jean-Bosco Mukanda, dit avoir tout vu, mais quand l’ONU envoie à Kananga des experts pour suivre la procédure judiciaire congolaise, cet ex-chef de milice et informateur de l’armée congolaise disparait à Kinshasa, invité, dit-il à RFI, par les services de renseignement. Comme d’autres suspects arrêtés depuis, comme José Tshibuabua, informateur bénévole des services au moment du meurtre, devenu inspecteur de la direction générale des immigrations depuis. Ou encore un chef coutumier, Constantin Tshidima dit Bula Bula. Le procès officiellement en cours devant le tribunal militaire à Kananga est interrompu depuis le 22 octobre. Une suspension de longue durée que dénoncent les avocats des accusés. Me Serge Miseka va même plus loin, il dénonce des tentatives de manipulation du procès.

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