En Syrie, le plus ancien palais de l’humanité détruit par l’organisation Etat islamique

L’édifice, situé dans l’antique Mari, lieu de violents combats jusqu’en décembre 2017, devait être classé au Patrimoine mondial de l’humanité.

Tunnels creusés sous des murs vieux de 4 500 ans, sol éventré de cavités béantes, excavations sauvages opérées au bulldozer, à la tractopelle et, sans doute, aux explosifs comme le suggèrent les blocs déchiquetés de plusieurs tonnes de l’enceinte sacrée.

Tel est le spectacle désolant qu’offre aujourd’hui l’antique Mari, dans l’Est syrien, l’une des plus anciennes cités de la planète, et première ville syrienne occupée par l’organisation Etat islamique (EI), à quinze kilomètres de la frontière avec l’Irak.

Fondée, vers 2 900 ans avant notre ère, à l’époque des rois légendaires, où l’on situe volontiers Gilgamesh, Mari trône sur une terrasse naturelle de la rive droite de l’Euphrate, dans la plaine de Mésopotamie centrale – zone de violents combats avec l’EI. Les premières photographies des destructions postées sur le site de la Direction des antiquités et des musées (DGAM) de Syrie disent l’ampleur des dégâts.

Pour Pascal Butterlin, professeur en archéologie du Proche-Orient ancien (université Paris-I), directeur de la mission archéologique française de Mari (MAM) :

« Les photos sont explicites, c’est le plus ancien palais de l’humanité qui est touché, l’équivalent du palais de Nimroud. Un édifice unique au monde dans cet état de conservation. C’est dramatique, il était prévu de le classer au Patrimoine mondial de l’humanité. On avait commencé le dossier de candidature à l’Unesco. »

Figures sculptées dans l’albâtre

Situé sur l’une des principales voies de commerce du Proche-Orient, au carrefour des trois continents Asie, Europe, Afrique, Mari était une ville nouvelle, l’une des plus importantes de l’Antiquité des IIIe et IIe millénaires avant notre ère.

En témoigne la création artistique à son sommet, avec les fameuses figures sculptées dans l’albâtre : Ebih II, intendant du roi dans l’attitude de la prière, vêtu du kaunakès (jupe à longues mèches évoquant la peau de mouton), aux yeux bleu vif de lapis-lazuli (à Paris, musée du Louvre). Statue trouvée dans le temple d’Ichtar, la grande déesse mésopotamienne de l’amour et de la guerre, dont l’emblème est la chauve-souris en or aux ailes de lapis-lazuli (Damas, musée national). « Viens, Gilgamesh, sois mon bien-aimé, laisse-moi me réjouir du fruit de ton corps… », déclare Ichtar dans L’Epopée de Gilgamesh (poème traduit par Abed Azrié, Albin Michel).

Il aura fallu attendre 1933 pour que la ville antique de Mari soit localisée par André Parrot qui dirigea, jusqu’en 1974, la première mission archéologique française de Mari (MAM). Il dressa le plan de l’enceinte sacrée, rassemblant palais et temple. Son successeur à la tête de la mission, Jean-Claude Margueron, poursuivit la restauration du palais royal et le travail d’épigraphie de centaines de tablettes.

Tout le toit de protection a été soufflé »

Dès 1990, Pascal Butterlin est à ses côtés. Il lui succéda en 2005, jusqu’à la dernière fouille d’octobre 2010, alors que la guerre le contraint à fermer le chantier. L’histoire des quarante-six campagnes françaises de Mari est en ligne sur le site Internet du ministère de la culture spécialisé dans le patrimoine, avec une visite virtuelle du palais royal.

Pour M. Butterlin, « les plus récents combats datent de décembre [2017]. Tout le toit de protection a été soufflé. » Avec les murs de six mètres, larges de deux mètres, de l’enceinte sacrée écroulée, « ce sont des vestiges uniques conservés qui disparaissent. On s’est battu pendant des décennies, se désole l’archéologue. En 2010, il a fallu protéger le monument ; sous l’action des sels du sol gypseux, les murs devenaient des éponges et fondaient. »

Le toit de protection des 1 800 mètres carrés restaurés du palais a été broyé par la violence des moyens employés par les pillards en quête d’objets à revendre au marché noir. Le site est l’un des plus pillés de Syrie.

Seuls 5 % à 6 % de la surface totale du site ont été fouillés. La tâche reste immense pour la sauvegarde de ce foyer majeur de la civilisation mésopotamienne. L’urgence est à la sécurisation du site.