Déo Hakizimana, Président Fondateur du CIRID: Lettre à Mr Michel Kafando, Envoyé spécial de l’ONU au Burundi

Aux bons soins de M.Odia (UN Bujumbura)

Cher Monsieur le Représentant spécial,

Je vous adresse aimablement cette lettre en ma triple qualité de citoyen burundais, fondateur panafricaniste d’une organisation de dialogue et convaincu que la problématique de la paix en Afrique ne peut trouver de solution idéale et durable que grâce à ce que le CIRID (Centre indépendant de recherches et d’initiatives pour le dialogue en Afrique, http://www.cirid.ch) appelle « une dynamique volontariste interne » constituée grâce aux mécanismes endogènes valorisés grâce à un leadership local averti.

Je suis d’autant plus motivé pour écrire ces lignes que je parle à un éminent leader africain d’origine burkinabé. Ancien Chef d’Etat, devenu grâce à ses capacités personnelles, un Haut représentant onusien, vous connaissez en effet de très près le rôle joué par un excellent et efficace Chef traditionnel, votre compatriote le Mogho Naaba, Empereur des Mossi et lauréat 2017 du PMSDA, Prix Macky Sall pour le dialogue en Afrique, créé par le CIRID à Genève en 2016. En décembre dernier, lorsque nous lui avons remis en présence d’un très respectable auditoire à Ouagadougou, comprenant plus d’une dizaine de ministres, des dizaines de Rois traditionnels ouest africains, des chefs de missions diplomatiques et de hauts représentants de l’Etat burkinabé et du Sénégal, j’ai publiquement (dans mon allocution) sollicité le soutien de la communauté africaine d’Afrique de l’Ouest. (Détails voir ici : https://www.youtube.com/watch?v=m7ztcShdODI).

J’ai demandé que celle-ci soutienne à sa manière, par son savoir faire et par ses acquis comparatifs la recherche de la paix en Afrique centre orientale. J’ai expressément désigné des pays comme le Burundi (1972), le Rwanda (1994) et le Congo voisin (1996) où s’est déroulé l’innommable que l’on appelle « génocide ».

Je voulais à ma manière valoriser l’expérience conduite par le Parrain du PMSDA lorsque la Gambie a échappé de justesse à une guerre civile atroce grâce aux efforts historiquement inoubliables et sans faille, engagés sous l’autorité de la CEDAO. Je voulais aussi rappeler que le Burkina Faso, quand votre Présidence était menacée par les affres d’un coup d’Etat et par l’imminence d’une guerre civile en 2014-2015 quand le Mogho Naba a apporté sa médiation exemplaire, réconciliant son peuple, avec l’appui des hommes d’Etat de votre région, le Président Macky Sall en tête, qui vous a accompagné dans un contexte sécuritaire absolument précaire mais qui a réussi comme vous le savez, peut apporter sa pierre dans la construction de la paix à travers notre continent.

En ma qualité de fondateur du Cirid, je me bats encore actuellement pour que l’expérience ouest-africaine (via la CEDAO) inspire nos frères et soeurs de la CEEAC et de l’EAC aujourd’hui fédérés à travers la vénérable CIRGL, Conférence Internationale de la Région des Grands Lacs, qui a élu son siège central, à Bujumbura, la capitale du pays où vous vous trouvez en ce moment.

C’est pourquoi j’aimerais vous suggérer que pour réussir la mission qui vous a conduit jusqu’ici au nom des Nations Unies, vous pourriez aider remarquablement en créant, par vos contacts ciblés, actuellement ou après votre séjour, des conditions qui permettent à une institution comme la CIRGL de jouer enfin le vrai rôle central pour lequel ella été créée (à Nairobi, 2004) par l’ONU. Créer ces conditions revient en réalité à interpeller une partie de la communauté internationale à cesser de regarder le Burundi avec une “indignation sélective », pratiquant le “deux poids deux mesures » dans l’histoire des conflits Hutu-Tutsi des trois pays du “noyau dur » (Burundi, Rwanda est RDCongo) de la région des Grands Lacs. Je puis avec certitude vous assurer par exemple que le confit qui sévit actuellement entre le Burundi et le Rwanda résulte de quelques arrangements géopolitiques artificiellement entretenus par des puissances étrangères intéressées, non point par le mieux vivre de nos populations, mais par l’exploitations des ressources rares dont regorgent le sous sol de nos pays. Ces puissances, ne nous voilons pas la face, agissent en passant par certains parmi nos compatriotes qui jouent le même rôle discutable que celui de ceux qui se servent de leur pouvoir pour échapper aux obligations qu’ont nos Etats de protéger ces populations.

D’où les “guerres par procuration” qui nous imposent les conflits ethno-identitaires qui n’existent que dans les têtes de certains leaders, toutes catégories confondues.

Fort de son expérience de plus de 22 ans à travers la Genève internationale et nos différents bureaux régionaux (Dakar, Rabat, Nairobi, Kinshasa, Bujumbura notamment….), nous avons, en ce qui nous concerne, déjà pointé du doigt les dysfonctionnements, le deux poids deux mesures et indignation sélective mentionnés ci-dessus. Notre déclaration de septembre 2017 devant la session onusienne droits de l’homme l’a relevé, de même que celle de juin 2011, il y a environ 10 ans (voir ici : https://www.youtube.com/watch?v=zkTghLRuWC0).

Pour ce qui concerne particulièrement le Burundi, je ne suis pas là pour affirmer que c’est le paradis dans ce pays aujourd’hui. Mais je tiens, en tant que fils du pays, acteur, témoin et victime de certaines atrocités inamnistiables que je connais, à souligner que la communauté internationale a aujourd’hui le devoir moral de rendre justice au peuple burundais en reconnaissant publiquement comme on le fait pour d’autres peuples éprouvés l’existence d’un génocide en 1972 et ses conséquences dans les tueries sélectives de 1993 et après.

Elle a surtout, pour des raisons que nous pouvons vous expliquer en détails, le devoir de se pencher sur le massacre de 1988 à Ntega Marangara, qui est en réalité la première guerre géopolitique régionale des Grands Lacs entretenue par le Gouvernement de l’époque. Les Burundais ne peuvent être rassurés si aucune justice n’est rendu dans les dossiers des assassinats de deux chefs d’Etat, MM. Mélechior Ndadaye et Cyprien Ntaryamira, pour ne citer que ceux-là.

Le Burundi est un pays qui regorge d’un réseau de criminels impunis parmi lesquels les plus gros responsables jouissent de la protection inadmissible de cette même communauté internationale qui dénoncent la violation des droits humains. Mon profil de victime m’oblige à citer un nom : Pierre Buyoya, Président du Burundi en 1988 qui n’a pas encore rendu ses comptes lorsque son gouvernement a massacré des populations en 1988, avant de revenir au pouvoir par un deuxième coup d’Etat en 1996 dans une des périodes les plus sinistres de la vie burundaise des 50 dernières années. Et avec un silence de la même communauté internationale qui nous donne des leçons sur la gouvernante et les droits de l’homme.

Nous avons des informations très précises qui montrent ses connivences dans les dossiers qui paralysent encore la vie normale au Burundi, par exemple, à la Commission Vérité Réconciliation (CVR) burundaise devant laquelle certains comme moi avons fait des dépositions depuis des lustres, mais qui demeure silencieuse sur nos demandes et nos douleurs.

Je termine, pour l’instant, cette lettre, en vous priant de ne pas accueillir mes propos avec le sentiment que vous êtes en présence d’un revanchard. Le président du CIRID, Déo Hakizimana, est tout sauf un citoyen qui prône la vengeance. Mais j’aime la vérité, sauf que je vis dans un pays où il existe trop de silences délibérés sur trop de souffrances. Et je sais que tant que ces silences continuent aucune approche de paix, y compris celles tentées par la vénérable institution que vous représentez, ne vont jamais réussir.

Ceci est donc un cri du coeur. Il est réalisé à un moment extrêmement délicat, moment pendant lequel le mensonge a pris trop de pouvoir, jusque dans les hémicycles internationaux. Il est lancé par une organisation que nous appelons à juste titre une « force de proposition », qui ne cherche qu’à être écoutée.

J’ose donc espérer que nous prendrons langue un jour, tôt ou tard, à Bujumbura ou à Ouagadougou ou à Genève, où ailleurs, l’objectif étant de montrer notamment que le Burundi que l’on diabolise, avec une espèce de conspiration du silence sur les vrais enjeux, peut à contrario offrir un espace qui puisse servir avec brio la cause panafricaine du dialogue pour la paix. J’en suis convaincu depuis plus de deux décennies. Il nous manque seulement des voix pour nous écouter.

J’espère que la vôtre nous sera proche.

Avec tous mes respects.

Déo Hakizimana

Président fondateur du Cirid

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