Afrique du Sud: zoom sur la mafia Zuma

Les auditions de la commission Zondo dévoilent l’ampleur du système de corruption couvert par l’ex-président.

On savait la nation Arc-en-ciel minée depuis des lustres par la corruption. On croyait tout connaître des turpitudes de l’ex-chef de l’Etat Jacob Zuma, contraint en février dernier à la démission par son propre parti, le légendaire African National Congress (ANC). On pensait avoir mesuré les effets dévastateurs de l’emprise de ses complices d’origine indienne, les frères Ajay, Atul et Rajesh Gupta, virtuoses de la captation de l’argent public. Or, au fil des auditions, publiques et télévisées, de la commission d’enquête judiciaire sur les scandales de l’ère « JZ » que dirige le vice-président de la Cour constitutionnelle Raymond Zondo, l’Afrique du Sud découvre, effarée, l’ampleur d’un système de pillage de nature mafieuse. Un film de série Z -Z comme Zuma- qui hésiterait entre Le Parrain, pour la brutalité et le cynisme, et une pochade de Jean-Pierre Mocky, pour la vulgarité.

« Tu deviendras très riche… »

Témoin, la scène d’anthologie racontée le 24 août par l’ancien ministre des Finances Mcebisi Jonas, visage rond, crâne poli et barbiche poivre et sel, l’un des acteurs -involontaires- du coûteux navet. Elle date du 23 octobre 2015. Ce jour-là, Jonas se rend à Saxonwold, quartier huppé de Johannesburg et siège du QG de l’empire Gupta ; et ce sur les instances de Duduzane Zuma, fils du Boss, que la fratrie débarquée de l’Uttar-Pradesh en 1993 eut la malice de recruter à prix d’or et de gratifier de titres ronflants. D’emblée, son hôte Ajay Gupta plante le décor. « Le Vieux -entendez Jacob Zuma lui-même- a l’air de t’apprécier. Nous voulons donc te jauger et voir s’il est possible de travailler ensemble ».

Au passage, le maître des lieux glisse qu’il détient « des informations » sur son invité et pourrait fort bien, si besoin, « détruire sa carrière politique ». Puis il lui met le marché en main : le titulaire des Finances de l’époque, jugé trop peu coopératif, étant promis au limogeage, son adjoint Jonas peut hériter du portefeuille à condition de préserver les intérêts de la famille, dont l’immense fortune doit beaucoup aux juteux contrats conclus notamment avec la société nationale d’électricité Eskom et la compagnie ferroviaire d’Etat Transnet. « Tu deviendras très riche » insiste l’aîné du trio. Puis, pointant l’index sur « Dudu » Zuma : « Lui, nous en avons fait un milliardaire. » Ils en ont surtout fait un délinquant : le fiston, poursuivi par ailleurs pour avoir, au volant de sa Porsche, causé en 2014 la mort de deux passagères d’un minibus, a été inculpé en juillet pour corruption.

« … mais si tu parles, nous te tuerons »

Passons à la logistique. « Si tu as un sac, lance Ajay, je te donne 600000 rands en cash tout de suite. Sinon, je peux t’en fournir un. On peut aussi t’ouvrir un compte à Dubaï et y virer l’argent. » 600000 rands ? Environ 36000 euros, soit un centième du pactole global promis. Juste un petit acompte… A l’en croire, celui qui n’est alors que vice-ministre regimbe. Mal lui en prend. Son « bienfaiteur » répète qu’il en sait long sur lui. « Et si tu révèles l’existence de cette rencontre, poursuit-il, sache que nous te tuerons. » Quoique moins glaçante, une autre phrase, lâchée au détour de l’échange, dit tout de l’ascendant qu’exercent alors les Gupta sur le pouvoir, mais aussi de leur hubris : « Tu dois comprendre que nous contrôlons tout. Le parquet, la police, les services de renseignement. Le Vieux fait tout ce que nous lui disons de faire. »

Cas isolé ? Moment d’égarement ? Certes pas. Quatre jours après la déposition de Mcebisi Jonas, une ancienne députée ANC, Vytjie Mentor, relatera longuement un épisode tout aussi édifiant, survenu dès 2010. Alors à la tête d’une influente commission parlementaire, l’élue est convoquée dans la luxueuse résidence des frangins de l’Indian Connection, aujourd’hui visés par un mandat d’arrêt et planqués en leur fief dubaïote. Le même Ajay l’informe d’un remaniement imminent et lui offre le maroquin des Entreprises publiques. L’étonnement que manifeste l’intéressée lui vaut cette mise au point : « Il suffit que j’en touche un mot au président. C’est ce qu’on fait d’habitude. » Outrée, Vityje Mentor n’est pas au bout de ses surprises. Qui surgit alors dans la pièce, au prix d’un coup de théâtre courtelinesque? Zuma en personne. Qui, précise-t-elle, tente d’apaiser son courroux avant de la raccompagner jusqu’à sa voiture.

Une oeuvre de longue haleine

Censée, en vertu de son mandat, explorer les « allégations de mainmise sur l’Etat, de corruption et de fraude dans le secteur public et les institutions », la commission Zondo s’est attelée le 20 août à une tâche herculéenne. Et ne rendra pas ses conclusions avant deux ans au plus tôt. Jacob Zuma qui, ironie du sort, avait dû sur décision de justice se résoudre à ordonner sa création, consentira-t-il à répondre aux questions de ses membres ? Pas sûr. Quoi qu’il en soit, le colosse zoulou n’en a pas fini avec les salles d’audience : il comparaît par intermittence devant un tribunal de Pietermaritzburg (nord-est) pour avoir touché des pots-de-vin en marge d’un contrat d’armement attribué en 1999 au groupe français d’électronique et de défense Thalès. Procès renvoyé voilà peu au 30 novembre.

Une certitude, en revanche : s’il tient vraiment à honorer sa promesse de campagne -éradiquer la corruption dans un pays rongé par le poison des inégalités sociales-, son successeur Cyril Ramaphosa, ex-syndicaliste converti aux charmes vénéneux du business, a tout intérêt à s’inspirer de ses travaux. Quoi qu’il lui en coûte. Et quoi qu’il en coûte à ses amis d’hier et d’aujourd’hui.

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