Canada: Accusé d’avoir fait pression sur la justice, Justin Trudeau menacé par une crise sans précédent

Le Premier ministre canadien est accusé d’avoir cherché à faire pression sur la justice pour protéger une entreprise au cœur d’un scandale de corruption avec la Libye  

Justin Trudeau dans la tourmente. Le Premier ministre canadien fait face à la pire crise politique de son mandat, alors que l’ex-ministre canadienne de la Justice l’accuse d’avoir fait pression pour qu’elle évite un procès au géant du BTP SNC-Lavalin. L’opposition a saisi la police fédérale et appelé à la démission. Un sondage publié la semaine dernière donnait pour la première fois les Conservateurs en tête des intentions de vote des législatives d’octobre, devant les Libéraux de Justin Trudeau. Explications.

De quoi Trudeau est-il accusé ?

Selon Jody Wilson-Raybould, Justin Trudeau, l’un de ses ministres et une dizaine de proches conseillers ont multiplié entre septembre et décembre 2018 les pressions « inappropriées », parfois assorties de « menaces voilées », pour qu’elle intervienne dans une procédure judiciaire en cours.

Objectif selon elle : l’inciter à faire pression sur la directrice des procureurs, indépendante du pouvoir politique, pour qu’elle négocie un accord à l’amiable avec le géant du BTP SNC-Lavalin. Ce qui éviterait un procès à cette société au coeur d’une enquête sur un vaste scandale de corruption avec la Libye. Wilson-Raybould n’a pas cédé et la procédure suit son cours. Mais elle accuse le chef du gouvernement libéral d’une tentative d’ingérence politique dans le cours de la justice.

Ces allégations ont été révélées le 7 février par le Globe and Mail se basant sur des sources anonymes. Mais l’ancienne ministre les a confirmées elle-même mercredi en témoignant devant la commission de la Justice de la chambre des Communes.

Pourquoi venir à la rescousse de SNC-Lavalin ?

Un accord hors cour aurait entraîné l’abandon des poursuites judiciaires, en échange d’une forte amende. C’est la solution recherchée par les actuels dirigeants du groupe, qui ont fait un intense lobbying en ce sens auprès du gouvernement, selon la presse.

Le groupe québécois est accusé depuis 2015 de corruption pour avoir versé 48 millions de dollars canadiens de pots-de-vin (32 millions d’euros) à des responsables libyens du temps du dictateur Mouammar Kadhafi, entre 2001 et 2011, pour décrocher d’importants contrats dans ce pays. Or le groupe québécois, basé à Montréal, est l’un des principaux employeurs privés du pays, avec 9.000 salariés au Canada. En cas de condamnation pénale, SNC-Lavalin se verrait interdire tout contrat public pendant 10 ans au Canada, ce qui menacerait son avenir économique.

Quelle est la position du gouvernement ?

Justin Trudeau dément toute tentative de pression, affirmant qu’il s’agissait de simples discussions visant à chercher les moyens d’éviter « une perte potentielle de 9.000 emplois ». Ces emplois se trouvent principalement en Ontario et au Québec, tout comme la circonscription du député Justin Trudeau, à Montréal. L’opposition le soupçonne donc d’une manoeuvre électoraliste. Le Premier ministre n’a cessé de réaffirmer qu’il avait toujours respecté l’indépendance de son ancienne ministre de la Justice, qui bénéficie d’un statut à part au sein du gouvernement.

Quelles conséquences politiques pour Trudeau ? –

Les révélations du Globe and Mail ont fait l’effet d’une bombe politique au Canada, à quelques mois des élections législatives d’octobre. Wilson-Raybould, une autochtone rétrogradée au poste de ministre des Anciens combattants à la faveur d’un mini-remaniement début janvier, a démissionné avec fracas quelques jours plus tard. Suivie par le plus proche conseiller du Premier ministre. Ces accusations pèsent d’autant plus lourd que Justin Trudeau n’a cessé de réaffirmer l’indépendance de la justice canadienne dans la procédure d’extradition en cours de la responsable du géant chinois Huawei, Meng Wanzhou, arrêtée au Canada à la demande des Etats-Unis. Avec une image déjà abîmée par des accusations de conduite inappropriée envers une journaliste il y a 18 ans, Justin Trudeau se trouve en position de faiblesse avant les législatives d’octobre. Un sondage publié la semaine dernière donnait pour la première fois l’opposition conservatrice en tête des intentions de vote.